La violence du corps : la nature à l’épreuve des sens

Entretien de Audrée Wilhelmy avec Miruna Craciunescu autour du Corps des bêtes

Après une entrée très remarquée en littérature avec OSS, qui a été finaliste au Prix du Gouverneur Général du Canada en 2012, Audrée Wilhelmy a fait paraître trois autres romans mettant en scène des huis clos familiaux aux limites de la civilisation et de la vie sauvage. En 2017, aux éditions Leméac, elle publie Le Corps des bêtes, où l’on suit trois générations de la famille Borya qui coupent progressivement leurs liens avec la société.

 

Pour en savoir plus sur Audrée Wilhelmy, nous vous invitons à consulter son site : http://audreewilhelmy.com/

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Miruna Craciunescu : Il est difficile de résumer une œuvre comme Le corps des bêtes. Sans la limiter à la description que j’en ai proposée, j’aimerais revenir sur cette idée d’un éloignement progressif de la civilisation. Au début du roman, on voit le personnage de la mère – qui deviendra la Vieille – marchander un gros poisson sur un « quai de grand large » (p. 15). Cette interaction sociale ne semble pas poser problème : elle est consciente de la puissance d’attraction qu’elle exerce sur le commerçant et les mouvements de son corps sont ceux d’une « femme des rues » (p. 17) qui sait mettre sa poitrine et ses hanches en valeur pour faire baisser le prix des denrées qu’elle doit se procurer. Deux générations plus tard, une telle scène serait difficile à concevoir pour sa petite fille, qui n’a pas connu d’autres hommes que son père Sevastian et son oncle Osip. À la lecture de l’œuvre, je me demandais si la conception que ces personnages ont de leur propre corps exerçait une influence déterminante sur les rapports qu’ils entretiennent avec les êtres qui les environnent. Dans quelle mesure leur vision du monde découle-t-elle de leur capacité ou leur incapacité à percevoir l’image qu’ils dégagent en présence des autres?

Audrée Wilhelmy : Le monde de la mère est un monde social, il y a des échanges de denrées, des transactions commerciales. Le monde numéro deux, le monde du retrait, en est un où l’on se connaît intimement, comme membres d’une même famille, le marchandage n’y prend pas le même sens. Dans ce deuxième espace, personne ne semble présenter une « vision du monde » à proprement parler. L’intrigue ne se construit pas autour d’enjeux philosophiques, mais au plus près du senti, du perçu.

Mie a une conscience extrêmement forte de son corps. Quand elle est sous les draps, elle sent la moindre friction du tissu sur sa peau; quand elle devient la plage ou les animaux, ses perceptions sensorielles sont également exacerbées. Cette surconscience se développe au point de devenir une sorte de pouvoir avec lequel Mie tente de comprendre le monde, non pas pour en dégager une vision, mais plutôt pour en saisir les structures. Mie a l’intuition que le monde est organisé, mais cette organisation lui échappe. Ce qu’elle cherche à élucider, c’est la configuration des relations entre les individus d’une même espèce; elle s’interroge particulièrement sur le rôle de la sexualité à l’intérieur de cette organisation. Elle est la seule qui témoigne ouvertement d’un désir de comprendre quelque chose du monde; et elle le fait depuis son corps et les perceptions de tous ses sens, car elle ne dispose d’aucun autre outil : pas de livre, pas de parole, pas d’enseignement (sinon les contes chantés par sa mère, qui la captivent, car elle a l’impression qu’ils portent les secrets d’un savoir dont Noé serait maîtresse).

Osip, sans qu’il le désire, est traversé par des bribes de compréhensions qui lui nuisent plus qu’elles lui servent. Depuis la société 1 (celle de la Vieille) jusqu’à la société 2 (celle du phare), il observe tout, en quête d’une prise sur le monde, mais le savoir lui échappe sans cesse. Dans son cas, la vue est le seul sens vraiment mis à profit, et ce regard, posé sur tout, comporte de nombreuses limites qui l’empêchent d’avoir accès à une connaissance réelle du monde. Coupé de son corps et des savoirs que ce dernier pourrait lui transmettre, il est contraint à l’inaction.

Noé est, quant à elle, le personnage le plus opaque. Elle est dans le faire, elle n’est ni dans l’observation, ni dans l’émotion, ni dans l’analyse. Rien ne nous indique, dans le roman, qu’elle a l’ombre d’une vision du monde. La seule chose que le texte nous révèle à son sujet, c’est qu’elle aspire à une liberté absolue, à laquelle elle n’a pas accès.

 

M.C. : La sexualité occupe une place importante au sein du récit. Elle s’accompagne souvent d’une certaine forme de violence, et il est frappant de constater que celle-ci n’apparaît pas nécessairement comme problématique aux yeux des personnages, qui ont internalisé à des degrés très différents les codes sociaux d’une ville comme Seiche, dont sont issus les Borya. Dans Le crachoir de Flaubert, vous parliez, à propos de votre précédant ouvrage Les sangs, d’une « apologie de l’amoralité[1] », en évoquant la neutralité narrative du conte comme un outil qui permettrait de remettre en question notre vision du monde. Dans Le corps des bêtes, on a l’impression que cette neutralité consiste en partie à reconnaître, comme Mie, qu’il existe différentes manières d’habiter le monde, tout comme il existe plusieurs façons de s’accoupler – à la manière des grues, des loutres ou des ours. Diriez-vous que la violence se situe dans le regard de celui qui l’observe?

A.W. : La violence à l’œuvre dans Le corps des bêtes appartient à la lecture, non à l’univers lui-même. Les personnages ne la perçoivent pas, la narration est construite de manière à la présenter comme factuelle, sans jugement moral ou grille d’analyse.

 

Audrée Wilhelmy (crédits photo: AWilhelmy)

 

M.C. : Toujours en ce qui a trait à la sexualité, au fil de ma lecture, j’ai eu l’impression que cette violence disparaissait à mesure que l’on s’éloigne du monde des humains pour rejoindre celui des bêtes. Chez ces dernières, la reproduction représente une expérience très forte et très intime, dont Mie fait notamment l’expérience en projetant son esprit dans le corps d’un ours mâle pendant la saison des amours. Au plus fort du coït, le plaisir qu’elle éprouve avec lui est immense : « quand il s’enfonce, quand il creuse le ventre de l’ourse, la fillette s’émerveille de cette plongée dans un être vivant et chaud : contre le vit, des organes palpitent ; elle sent le cœur du mâle qui martèle dans sa verge et le cœur de l’autre qui bat tout autour. Avec lui, elle s’enfouit, fore, s’élance, la semence monte et gonfle son sexe, elle pense mourir là, à l’intérieur de l’ours » (p. 56).

Cette expérience produit un contraste saisissant avec les rencontres sexuelles qu’elle observe au sein de sa propre famille. On apprend par exemple que son père saille sa mère « sans préambule, d’un coup sec […] en troussant ses jupes, en la plaquant contre les murs, contre un arbre ou sur le sol » (p. 43) avant de retourner à sa forêt. Ces relations sont plus complexes, mais pas nécessairement dotées d’une signification plus profonde. La juxtaposition de ces deux univers vise-t-elle à remettre en question les notions d’humanité et de bestialité, en mettant de l’avant leur porosité?

A.W. : Oui.

Cette porosité est amplifiée par la création d’un univers très peu structuré et très peu institutionnalisé. Les personnages évoluent dans une société sans histoire, sans culture, sans loi, sans commerce, sans codes et sans institutions. Dans ce monde-là, les relations entre les personnages sont au plus près des rapports de force primitif, qui fait écho à celui des bêtes. C’est le plus fort qui doit se reproduire pour maintenir la race.

Par ailleurs, je ne suis pas certaine d’être d’accord avec le début de votre question : il ne me semble pas que les scènes animalières témoignent d’une violence moindre que les scènes de sexualité humaine. C’est seulement qu’on attend cette violence chez les animaux, qu’elle ne nous choque pas. L’impression de violence naît donc peut-être du fait qu’on s’attend à une sexualité différente de la part des humains, mais il ne me semble pas que les rapports soient plus violents d’un côté que de l’autre.

 

M.C. : Osip est sans doute le plus urbain des Borya. Enfant, son imaginaire est peuplé de maisons dont il « observe les intérieurs, les meubles couverts de draps » (p. 25) ; il passe des journées entières caché dans les tavernes à écouter les marins et il réussit même à se procurer un billet de train pour rejoindre « la Cité » dans l’espoir d’échapper au dénuement matériel de sa famille, dont il souffre plus que les autres. Parvenu à l’âge adulte, ses liens plus resserrés avec la société ne lui seront pourtant d’aucune utilité dans un endroit comme Sitjaq, et on a l’impression qu’il exerce le métier de gardien de phare à défaut d’être en mesure de se procurer autrement les aliments dont il a besoin pour survivre. « Osip voudrait nourrir la famille, mais il n’y arrive pas : […] quand il va dans les bois à la recherche de baies, il ne réussit pas à reconnaître les comestibles et craint d’empoisonner tout le monde » (p. 30). Il occupe somme toute une position marginale au sein du clan des Borya, dont il n’est ni le pourvoyeur, ni le patriarche. Cet échec s’explique-t-il par sa trop grande « civilité »?

A.W. : Ce n’est pas forcément un urbain, c’est d’abord un observateur, un voyeur. Il aime voir sans être vu, et il se trouve que dans une taverne, en ville, dans les maisons, il y a des choses à observer. À Seiche, il peut déposer son regard sur davantage d’éléments. Une fois au phare, comme il y a moins de mouvement, moins de diversité, moins d’humains qui transforment le paysage, il s’attache à regarder, dans l’environnement fixe, ce qui change. À l’horizon, c’est un bateau qui passe; sur le sable, ce sont les mouvements, les traces des enfants qui ont joué, les passages de Noé. Essentiellement, Osip est quelqu’un qui s’intéresse à la vie des autres, qui existe à travers eux.

Par ailleurs, pour répondre à votre question : s’il y a échec, c’en est un qui n’est pas formulé comme tel. Il est plutôt généré par la comparaison avec les frères – celui qui chasse, celui qui part pour la Cité. Pourtant je ne suis pas certaine qu’il y ait véritablement échec. Osip parvient tout de même à prendre la femme du mâle alpha, et à être désiré par son enfant. Dans l’environnement no 1, il aurait été difficile, pour lui, d’obtenir quoi que ce soit (des femmes, autrement que par l’argent, par exemple), dans l’environnement numéro 2, le mâle alpha (son frère) étant généralement parti, il parvient tout de même à assouvir ses désirs avec la femme (la femelle) de l’autre, et comme la fille du mâle alpha n’a pas d’autre mâle sur lequel cristalliser son désir, il se retrouve de nouveau en situation de force imprévue.

L’environnement fait donc de lui quelqu’un qui n’est pas réellement en position d’échec. On peut ne pas le trouver très masculin, mais dans l’espace romanesque qui lui est attribué, je parlerais plutôt de réussite médiocre que d’échec.

 

M.C. : Osip est un personnage profondément paradoxal. À certains égards, il me semble pourvu d’une grande sensibilité, qu’il manifeste par exemple par son refus de chasser ; lorsqu’il vit encore en ville, il abandonne ainsi les dépouilles des treize tourtes qu’il a abattues à l’aide de son lance-pierres en raison du dégoût physique qu’il éprouve au contact de la mort, et aussi de la colère qui le saisit quand il réalise à quel point il est facile de tuer. Pourtant, cela ne l’empêche pas de poser un geste extrêmement violent pour empêcher Noé de s’embarquer sur le bateau de voyage qu’elle s’est construit pour quitter Sitjaq. Incapable d’exprimer son attachement à Noé par des paroles, il jette son bébé de dix mois dans les vagues alors qu’il ne sait pas nager, et il peine lui-même à saisir « l’enchaînement d’idées qui l’a fait passer des cheveux de Noé au sacrifice de sa nièce » (p. 66). Il ne parvient pas non plus à s’expliquer le comportement de Noé, alors qu’il passe ses journées à l’observer avec sa longue-vue à partir du balcon de veille du phare. Est-il moins apte à décrypter le monde en raison de son appartenance à un espace urbain?

A.W. : Je dirais plutôt qu’il a compris (ou pressenti) que la réclusion est son allié pour éviter l’échec. Pour rebondir sur la question précédente : il sait très bien que si Noé part, il n’a aucun pouvoir sur elle. Son pouvoir se limite à l’environnement forclos du phare, parce que trop peu nombreux sont les acteurs qui y évoluent.

En gros, pour être un homme, il a besoin d’un monde où il n’y a pas de compétition, où il est le seul à occuper la position par défaut.

 

M.C. : J’ai été sensible au fait que l’espace urbain lui-même n’est pas détaché du monde naturel, comme en témoigne l’épisode où Osip vit pour la première fois un état d’excitation sexuelle sur la plage de Seiche, déclenché par un geste anodin de sa mère. Tout se passe comme si le temps s’était arrêté. Dans ce moment de grâce, l’intensité de l’expérience affine infiniment ses perceptions sensorielles, et bien qu’il n’entretienne pas un rapport privilégié avec les animaux, l’écosystème maritime auquel appartient la ville de Seiche lui apparaît sous un autre jour. Le pélican qui s’envole et l’espadon qui agonise paraissent tout à coup se situer beaucoup plus près du garçon : la distance entre eux se trouve comme abolie par la juxtaposition des différentes réalités qui imprègnent sa mémoire – « le duvet frisé sur la nuque de l’oiseau […], la forme exacte du poisson, vivant, qui glisse le long de l’œsophage […], la cheville de sa mère, jamais remarquée jusqu’alors […], le rostre tendu de l’espadon » (p. 16). À la relecture de ce passage, je me demandais quels sont les parallèles que vous avez cherché à créer entre cette expérience et le processus d’identification par le biais duquel Mie vit à son tour son propre éveil à la sexualité à travers le corps d’une grue, d’un ours et d’une loutre.

A.W. : Il n’y avait pas d’intention précise, mais à la lecture de votre question je réalise encore une fois qu’Osip est dans un rapport visuel à la sexualité, et prisonnier de ce seul sens, tandis que la femme (Mie, ou Noé) a accès à tous les sens.

 

M.C. : Le passage qui me paraît illustrer le plus mieux le monde naturel dans Le corps des bêtes se trouve à la page 46 de l’édition Leméac, dans laquelle Mie rêve qu’elle se transforme en plage. Son rapport au monde est alors dépourvu de toute forme d’intellectualité, et la représentation qui s’en détache évoque l’organicisme, dans la mesure où tous les éléments trouvent naturellement leur place au sein de l’écosystème de Sitjaq, depuis la famille Borya jusqu’aux vers qui aèrent le sol sur lequel est construit la cabane où vit Noé, la forêt de Sevastian-Benedikt et le phare d’Osip. J’ai surtout été marquée par l’horizontalité des rapports entre les êtres : dans un univers fait de mouvements, d’énergie, de perceptions sensorielles, toutes les manières d’être se valent, et il n’y a pas de hiérarchisation entre les fourmis de charpente, les animaux qui foulent les dunes et les crabes de la mer. Les objets inanimés eux-mêmes ont une vie, c’est-à-dire qu’ils participent à la transformation constante des choses et des êtres. Aurait-il été possible de transmettre une telle vision du monde sans un personnage comme Mie, qui pousse ses capacités d’empathie jusqu’à se glisser dans la matière sous toutes ses formes?

A.W. : Il aurait sans doute été possible de le faire avec d’autres techniques. Mie est un personnage qui évolue dans le silence. Elle éprouve tout à travers son corps, mais sans paroles, sans mots pour le dire. Un narrateur omniscient est nécessaire pour nous transmettre ses perceptions. Ainsi je crois que d’autres personnages peuvent porter un rapport au monde semblable sans être Mie pour autant. Ce qui changera, c’est moins la manière d’être au monde que la manière de le raconter. Par exemple, dans mon roman suivant, Blanc Résine – qui relate entre autres la vie de la grand-mère de Mie – le personnage de Daã exprime à travers un flot de paroles, dans le lyrisme et la poésie, ce même phénomène. L’écoute de l’univers y est absolue et toutes les couches du vivant (et de l’inanimé) se valent, mais c’est exprimé d’une façon complètement différente.

 

M.C. : Dans vos entretiens, vous avez beaucoup parlé de Noé. Il s’agit d’un personnage dont le comportement ne cesse d’échapper à la compréhension de son entourage. Ce qui est le plus étonnant pour les lecteurs, ce sont sans doute les passages qui nous donnent à voir les processus mentaux à travers lesquels elle tente de retirer un sens de son expérience du monde. Sa mémoire est saturée de perceptions sensorielles – « du sable sur la langue, dans la gorge, le nez, les oreilles […] cheveux croûtés, crissements continus contre les tympans » (p. 73), « bruit de succion sous les pas, terre gluante d’algues […], la raideur des vêtements lavés à l’eau de mer » (p. 75) –, et lorsqu’elle tente d’établir un ordre dans ses souvenirs, ces derniers prennent la forme d’une liste plutôt que d’un récit. Diriez-vous que Noé est encore plus éloignée que sa fille d’un rapport intellectuel au monde?

A.W. : Tandis que Mie transpose son humanité dans les animaux dont elle emprunte l’esprit, Noé incarne l’animalité sans le filtre de l’humanité. Elle est elle-même animale. Elle comprend le monde sans l’intellectualiser, exclusivement depuis le prisme des perceptions sensorielles et de ce qu’à défaut d’un autre mot j’appellerais « l’art », dans ce qu’il a de plus brut. Si elle tente de structurer ses souvenirs en les transformant, en créant à partir des corps d’animaux morts, c’est pour tenter de donner forme à des impressions qui resteraient autrement abstraites, même pour elle.

Les deux personnages ne sont pas traités de la même manière sur le plan narratif. Alors que tout le roman porte sur le processus d’apprentissage de Mie, Noé n’est pas « sujet » de la narration, mais « objet » de la quête des autres personnages. C’est vrai dans Oss, c’est vrai également dans Le Corps des bêtes.

D’une certaine façon, Noé incarne la princesse, quête du conte, mais une princesse qu’on ne respecte pas. Parallèlement, elle est sujet de sa propre quête, celle d’une liberté absolue, caractérisée par l’errance, l’absence d’attache. Elle accepte d’être possédée dans l’acte sexuel, mais pas de façon durable. Les autres personnages cherchent une prise sur elle et n’en trouvent pas, excepté lorsqu’ils contraignent ses mouvements. Car la quête de liberté de Noé se heurte au désir des personnages et des structures sociales (plus ou moins fortes selon les romans) qui régissent le monde dans lequel elle évolue.

 

M.C. : Ces personnages principaux ­– Mie, Noé et Osip – font un usage très différent de leur imagination. On dirait qu’ils regardent tous les trois dans une direction différente. Il m’a semblé que les yeux d’Osip ont plutôt tendance à être tournés vers l’avenir, c’est-à-dire vers l’inconnu (la ville, la mer, la conjointe de son frère), alors que Mie vit intensément la présence des êtres et des objets qui se trouvent devant elle. Noé, de son côté, n’emploie pas ses facultés créatrices pour partir à la recherche des autres. En recouvrant les murs de sa cabane de fresques qui détaillent les endroits qu’elle a parcourus, et en créant des créatures hybrides à partir de différents morceaux d’animaux empaillés, elle est toute entière absorbée par les expériences qu’elle a vécues avant d’habiter la cabane de Sitjaq, au point où sa fille en vient d’ailleurs à conclure qu’elle serait même absente du territoire qu’elle occupe.  

En ce qui me concerne, je me suis posée la question – lequel de ces trois personnages se situe-t-il au plus près des choses : Mie, Noé ou Osip? En définitive, le roman semble nous inviter à conclure que la seule la somme de leurs expériences pourrait être en mesure de combler les points aveugles qui les empêchent d’acquérir individuellement une vision d’ensemble des phénomènes dont ils sont témoins.

 [1] Audrée Wilhelmy, « La princesse et sa soupe : de l’usage du conte comme outil romanesque », Le crachoir de Flaubert, 1er mai 2017 (http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2017/05/la-princesse-et-sa-soupe-de-lusage-du-conte-comme-outil-romanesque/, consulté le 2 août 2019).

Pour citer cet article :

Miruna Craciunescu, Audrée Wilhelmy,  « La violence du corps : la nature à l’épreuve des sens. Entretien de Miruna Craciunescu avec Audrée Wilhelmy autour du Corps des bêtes » in Literature.green, novembre 2019,  URL: https://www.literature.green/la-violence-du-corps, page vue le  [date]. 

 

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