Abécédaire écopoétique

ABATTOIR

La chaîne de l’abattoir, a dit Camélia, mais abattoir ne se dit pas, ceux qui travaillent dedans, les employés, les chauffeurs, les directeurs et même nous, tout le monde l’appelle l’Outil. J’ai pensé que pour une fois, les mots ne mentaient pas. Si je n’avais rien su – mais quand n’aurais-je rien su? dans quelle extraterrestre?-, si, ignorant tout, j’étais arrivé là, si j’avais dû dire ce que je voyais, trouver le mot exact, j’aurais dit: l’Outil. On dirait qu’il respire. L’Outil respire partout, a dit Camélia. […] partout où se trouve une ville, il attend au bout de la route

Isabelle Sorente, 180 jours, Paris, J.C. Lattès, 2013, p. 288.

ACIDE

Flotter, barboter, Jacob en a justement le loisir bien qu’il n’y prenne pas spécialement plaisir. Il faut dire que l’écume verdâtre en laquelle il s’ébat lui irrite le cuir. Aussi se voit-il comme un métal précieux plongé dans une solution corrosive l’attaquant, l’entamant, le grignotant sournoisement jusqu’à en faire la plus pauvre des substances, chair irisée devenue mate sous les assauts d’un acide particulièrement pugnace.

Guillaume Poix, Les Fils conducteurs, Paris, Verticales, 2017, p. 44.

ALBERI

Chi sono? chi sono le querce, gli abeti, i pini, i cipressi, i castagni?... Se il mistero degli animali è grave, quello degli alberi è gravissimo. Il loro stesso aspetto, così sfingeo, di testa umana che si sia diradata fino a far passare il cielo attraverso le sue maglie, il loro immobile silenzio nelle calmi notti di luna o nei meriggi d’estate, la loro solenne longevità, cosa vogliono dire?

Vitaliano Brancati, Diario romano, in Racconti, teatro, scritti giornalistici, a cura di Marco Dondero con un saggio di Giulio Ferroni, Milano, Mondadori, 2003, p.1583-1584.

ALOUETTE

J'aimerais, avant de disparaître moi-même, entendre encore l'alouette chanter au-dessus de ma tête. Il y a de nombreuses années qu'elle ne vient plus. L'alouette pourtant n'a pas besoin de haies, elle pose son nid sur le sol dans les céréales et réussit à chanter des trilles, jusqu'à perte d'haleine, tout en battant des ailes pour s'élever dans le ciel. C'est une merveille.

Jean-Loup Trassard, Verdure, Le temps qu'il fait, 2019,  p. 158.

ALPES

Tous au village ont récupéré à leur compte le mythe alpin. Les autochtones, en vendant leurs produits avec une plus-value de tradition. Les acteurs touristiques, en exploitant la virginité illusoire des Alpes pour vendre des nuitées. Les patriotes, en faisant des Alpes une référence inaltérable au pacte initial. Les écologiques, en défendant l’idée d’un terrain fertile et riche qu’il faut préserver de toute intrusion moderne.

Blaise Hoffman, Estive, Genève, Zoé, 2007, p. 34.

ARBRE

Un arbre n’a d’autres sentiments que ceux qu’on lui confie. D’autres émotions que celles qu’il perçoit. D’autre angoisse que la prémonition des tempêtes, des incendies, de la sécheresse et des bûcherons. Mais cette angoisse-là, commune avec les animaux, n’a pas la même origine que la vôtre. Ce n’est pas la perte de nous-mêmes qui nous obsède, c’est la rupture d’une harmonie. L’arrêt des échanges avec les oiseaux, les insectes, les champignons, les jardiniers, les poètes ; la fin des interactions qui nous lient au soleil, à la lune, au vent, à la pluie, aux lois qui gouvernent la formation d’un paysage – ce que vous avez appelé successivement la nature, l’environnement, l’écosystème.

Didier van Cauwelaert, Le journal intime d’un arbre, Neuilly-sur-Seine, Éditions Michel Lafon, 2011, p. 14-15.

AUTOMNE

Nous sommes allés dans la campagne. Le poète « artificiel » cueillait les fleurs les plus naïves. Bleuets et coquelicots chargeaient nos bras. L’air était feu; la splendeur absolue; le silence plein de vertiges et d’échanges; la mort impossible ou indifférente; tout formidablement beau, brûlant et dormant; et les images du sol tremblaient.         Au soleil, dans l’immense forme du ciel pur, je rêvais d’une enceinte incandescente où rien ne cesse; comme si la destruction elle-même se détruisît à peine accomplie. Je perdais le sentiment de la différence de l’être et du non-être. La musique parfois nous impose cette impression, qui est au-delà de toutes les autres. La poésie, pensais-je, n’est-elle point aussi le jeu suprême de la transmutation des idées?... Mallarmé me montra la plaine que le précoce été commençait de dorer : « Voyez, dit-il, c’est le premier coup de cymbale de l’automne sur la terre. »      Quand vint l’automne, il n’était plus.

Paul Valéry, Variété II, in : Œuvres I, J. Hyter éd., Paris, Gallimard, <Bibliothèque de la Pléiade>, 1957, p. 633.

« L’automne coulait tout doucement vers sa fin. Les vignes n’avaient déjà plus de feuilles et le vent ne s’arrêtait plus sur le coup de midi ; il dépassait donc les midi, comme des choses de rien, et il restait à courir jusqu’au soir : il emportait des nuages de toutes les couleurs. Des fois, il était encore là au plein des nuits. »

Jean Giono, Le Grand troupeau, Paris, Gallimard, Folio, (1931) 1999, p. 61.

 

BERG

Er fühlte sich als Teil von etwas Großem, etwas, das seine eigenen Kräfte (eingeschlossen seine Vorstellungskraft) bei weitem überstieg und das, wie er zu erkennen glaubte, nicht nur das Leben im Tal, sondern irgendwie auch die ganze Menschheit voranbringen würde. Seitdem vor wenigen Tagen die Blaue Liesl bei ihrer Probefahrt vorsichtig ruckelnd, jedoch ohne weitere Zwischenfälle zum ersten Mal emporgeschaukelt war, schienen die Berge etwas von ihrer ewiggültigen Mächtigkeit eingebüßt zu haben. Und es würden noch weitere Bahnen folgen.

Robert Seethaler, Ein ganzes Leben, München, Goldmann, 2016, S. 58-59.

BEACH

“They trekked out along the crescent sweep of beach, keeping to the firmer sand below the tidewrack. They stood, their clothes flapping softly. Glass floats covered with a grey crust. The bones of seabirds. At the tide line a woven mat of weeds and the ribs of fishes in their millions stretching along the shore as far as eye could see like an isocline of death. One vast sea sepulchre. Senseless. Senseless.” 

Cormac McCarthy, The Road, London, Picador, 2007, p. 237. 

BESTIAIRE

[...] le bestiaire que je voyais s’agiter dans mes souvenirs et, comme en écho, dans les récits, serpent, araignée, blatte, méduses, papillons, vautours, chauves souris : cela devait bien avoir un sens, me disais-je. Raisonneur.

Olivier Rolin, Veracruz, Paris, 2016, Verdier, p. 111-112.

BIRDS

Once in those early years he’d wakened in a barren wood and lay listening to flocks of migratory birds overhead in that bitter dark. Their half muted crankings miles above where they circled the earth as senselessly as insects trooping the rim of a bowl. He wished them godspeed till they were gone. He never heard them again.

Cormac McCarthy, The Road, London, Picador, 2007, p. 55.  

BOSCHI

Peter cominciò a passare sempre più tempo da solo nei boschi. Ogni suo passo sullo spesso strato di humus, i miliardi di aghi di larice accumulatisi nei millenni, faceva risuonare la roccia viva a metri di profondità come la membrana di un tamburo, quel tonfo leggero mentre avanzava guardingo con la fionda in mano gli pareva il suono più accogliente del mondo. Quella era casa sua, e scoiattoli, volpi, martore, galli cedroni e gazze ladre erano i suoi compagni. Imparò a ucciderli, certo, ma prima a conoscerli, a osservarli paziente, ad aspettarli per ore.

Francesca Melandri, Eva dorme, Milano, Arnoldo Mondadori, 2010, p. 38

CABANE

Retiré dans sa cabane, le vieux lettré solitaire s’oublie lui-même. En s’oubliant lui-même, il devient disponible à la magie des nuages qui traversent le ciel, au reflet des montagnes sur l’eau. Ne faisant pas de distinction entre contemplation et action, porter de l’eau et couper du bois lui sont un même éveil aux phénomènes que regarder les bambous se découper sur le ciel, la lune se refléter sur l’eau.

 Antoine Marcel, Traité de la cabane solitaire, Paris, Arléa, 2008, p. 166.

CERF

1) L’hôte le plus imposant de la forêt, auquel s’attache le caractère de grande noblesse, cette royauté des dix-cors, n’a pas cependant l’existence moyenâgeuse d’un seigneur qui, dans ses paresses prolongées et les indolences de son oisiveté, se verrait servir ses mets préférés, occupé par les divertissements et les discours vaporeux d’une cour d’amour où l’on traite et l’on juge des questions de galanterie. Tout au contraire, à chaque nouvelle année le cerf se crée et se recrée abruptement dans la fibre sauvage, remet en jeu son empire et son rang. Tout à la fois il se dépense sans réserve, s’épuise et se refait à frais nouveaux, en méritant bien, dans les mythes de croissance, « l’image archaïque de la renovation cyclique».

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 28.

2) C’était en fin de journée. L’obscurité allait tomber, quand j’ai vu sortir de la forêt une autre forêt menaçante : une troupe de cerfs aux larges ramures qui d’un bloc m’a fait face avant de se remettre.

Claudie Hunzinger, La Survivance, Paris, Grasset, 2013, p.736.

CHAMEAU

Il parcourut une longue distance, mais la plainte, la brûlure, le malheur l’atteignirent dans le désert. Seul le malheur transforme le blatèrement des chameaux en hurlement de loup. Le tacheté hurlait toujours quand il se plaignait, ce qui ne lui arrivait que lorsque la douleur atteignait les limites, le cœur. Il n’y a pas ici-bas une seul créature dont la résistance à la douleur physique puisse se mesurer à celle du chameau ; en revanche, il n’y a pas plus faible que lui pour supporter les douleurs du cœur.

Ibrahim Al koni, Poussière d’or, trad. Mohamed Saad Eddine El Yamani, Paris, Gallimard, 1998, [1990], <Dar At-tanwir>, p.103

CHANGEMENT CLIMATIQUE

Tant d’individus partageant la même conviction : c’était l’art sous sa forme la plus ambitieuse –la poésie, la sculpture, la danse, la musique abstraite, l’art conceptuel– qui ferait du changement climatique un sujet incontournable, le mettrait en lumière, l’explorerait, révélerait toute l’horreur, la beauté perdue, la terrible menace, et inciterait l’opinion publique à réfléchir, à agir ou à exiger des autres qu’ils le fassent.

Ian McEwan, Solaire, trad. CamusPichon, Paris, Gallimard, <Folio>, 2011 [2010], p. 117.

CHAUVE-SOURIS

– Si, si, je te jure, la pire catastrophe du continent nord-américain depuis l’extinction du pigeon migrateur. Figure-toi, ça la rend folle. Elle parle de ça, matin, midi et soir. Elle connaît tout sur les champignons, la présence fongique comme elle dit, blanche, sur le museau des bestioles. Elle ne rigole pas du tout. – Tu veux dire que Batman a chaud aux fesses ? – Non, Mitch, c’est sérieux, la chauve-souris ! Figure-toi, c’est un pesticide vivant. Leur disparition coûterait des milliards à l’agriculture américaine. – Eh ! T’es sûr que c’est elle que ça tracasse, ou c’est toi ? – Moi, non, je m’en tape, (…)

Laurent Mauvignier, Autour du monde, Paris, Minuit, 2014, p. 337.

CHASSE

La chasse établit entre l’homme et l’animal des relations ambiguës, une familiarité qui, pour cruelle qu’elle soit, réduit la distance qui les sépare, quand ils vivent en paix, chacun de son côté. La chasse […] favorise un face à face que rien d’autre ne pourrait provoquer […] et où l’animal trouve sa pleine réalité. (HA : 80)

Pierre Gascar, L’Homme et l’Animal, Paris, Albin Michel, 1974, p. 80.

CHEMIN NOIR

[...] des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Paris, Gallimard, 2016, p. 33-34.

CHEVREUIL

C’est par bonds que le chevreuil progresse prestement. Il bondit, rebondit avec une légèreté et élégance, dans une sorte de danse alerte et gracieuse, adroit à se dérober et difficile à suivre dans le labyrinthe du taillis. Il use d’un esprit de finesse, celui d’une intelligence aimantée par l’intuition, et c’est par la rapidité de sa course et ses lacets multipliés qu’il échappe à la poursuite des chiens.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 43.

CHIEN

Quand même, commentait Joseph, je ne comprends pas comment il peut faire ça. C’est un animal, réplique Jules. Et il y avait dans sa voix un regret et un étonnement. Son chien faisait-il vraiment la guerre sans chagrin, sans états d’âme ? L’absence des mots expliquait-elle cette indifférence à l’horreur. Pouvait-il exister un homme capable de gambader au milieu des débris humains sans vomir ou désespérer ? (…) Ah ! pensait le Landais. Etre semblable à lui ! Traverser l’hécatombe sans souffrir, parce que l’on ignorera la mort jusqu’à la sienne propre… ?

Alice Ferney, Dans la guerre, Arles, Actes Sud, 2003, p. 289.

 

CIEL

Certains matins, il y a dans le ciel quelque chose que Lalla aime bien : c’est un grand nuage, long et effilé, qui traverse le ciel à l’endroit où il y a le plus de bleu. Au bout du fil blanc, on voit une petite croix d’argent qui traverse le ciel à l’endroit où il y a le plus de bleu. Au bout du fil blanc, on voit une petite croix d’argent qui avance dans le ciel, la tête, la tête renversée en arrière. Elle aime voir comment elle avance dans le grand ciel bleu, sans bruit, en laissant derrière ce long nuage blanc, formé de petites boules cotonneuses qui se mélangent et s’élargissent comme une route, puis le vent passe sur le nuage et lave le ciel. »

J.M.G. Le Cézio, Désert, Paris, Gallimard, Folio, p 86

COCHON

[…] la vache sera toujours l’animal noble, sacré, le porc sera toujours le prolo, l’emmerdeur qui crie, ameute tout le quartier et se débat comme un cochon qu’on égorge

Joy Sorman, Comme une bête, Paris, Gallimard, 2011, p. 55.

CONCRETE

There was something irresistible about the building, of course, even an unyielding ruin such as this, slabbed private and tight. It stood alone here, with mountains behind it, and carried the tilted lyric of a misplaced object, like some prairie drive-in shut down for years with the audio hookups all askew and the huge screen facing blankly toward a cornfield. It’s the kind of human junk that deepens the landscape, makes it sadder and lonelier and places a vague sad subjective regret at the edge of your response – not regret so much as a sense of time’s own esthetic, how strange and still and beautiful a chunk of concrete can be, lived in fleetingly and abandoned, the soul of wilderness signed by men and women passing through.

 Don DeLillo, Underworld, London, Picador, 1997, p. 461-462.

CONFINI

E se per loro c'erano i confini a che cosa servivano se con gli aeroplani potevano passarci sopra? E se non c'erano confini in area perchè dovevano esserci in terra? E in questo « per loro » intendeva tutti quelli che i confini ritenevano cosa concreta o sacra; ma per lui e per quelli come lui, e non erano poi tanto pochi come potrebbe sembrare ma la maggioranza degli uomini, i confini non erano mai esistiti se non come guardie da pagare o gendarmi da evitare. Insomma se l'acqua era libera e l'aria era libera doveva essere libera anche la terra.

Mario Rigoni Stern, Storia di Tönle, in Trilogia dell'Altipiano, Torino, Einaudi, 2010, p. 51.

COWS

“He walked out to the barn. He had a piece of cloth that he intended to use to collect seeds from the haybales but when he got to the barn he stopped and stood listening to the wind. A creaking of tin somewhere high in the roof above him. There was yet a lingering odor of cows in the barn and he stood there thinking about cows and he realized they were extinct. Was that true? There could be a cow somewhere being fed and cared for. Could there? Fed what? Saved for what?”

Cormac McCarthy, The Road, London, Picador, 2007, p. 127

CRÉPUSCULE

Ma mère disait que si nous observions là, au crépuscule, nous allions peut-être voir quelque chose. Elle pensait aux fées dont les rondes sur l’herbe sont ensuite dessinées par les cercles de champignons rosés.

Jean-Loup Trassard, Dormance, Paris, Gallimard, 2000, p. 17.

 

  DAUPHIN

 [Les dauphins] sont déjà au-dessous de lui et multipliés encore par l’ombre de leurs corps, l’ombre qui multiplie la profusion rapide, une ombre colorée ondulant des mêmes mouvements sous leurs mouvements à eux et déjà, eux, dans le silence de l’eau. (…) Taha voudrait les suivre et nager avec eux, se sentir comme porté par eux et l’évidence de leur puissance, et que dure un peu cette magie, cette beauté, alors il essaie de suivre le dauphin qui est un peu en retrait des autres, car il lui semble que peut-être, oui, c’est ça, il se dit que c’est possible, il lui semble que le dauphin voudrait l’attendre et alors en se propulsant derrière lui et en tendant le plus possible ses bras et ses jambes Taha produit la nage la plus rapide et la plus puissante de sa vie.

Laurent Mauvignier, Autour du monde, Paris, Minuit, 2014, p. 90-91.

 

 

DÉBORD

« Il n’y avait plus de charrues pour ronger la lande, pour naviguer en rond dans les grosses pièces de terre rouge. Il n’y avait plus de bêches et de houes, de pioches et de herses ; il n’y avait plus de ces araires pirates qu’on emportait à dos d’homme jusqu’au milieu de la garrigue pour gagner un peu de terre neuve, et maintenant, tout débordait. Le grand bénéfice de la terre, il était pour ces viornes et ces ronces, et ces vignes folles qui étouffaient tous sous leurs longues mains nerveuses aux cent doigts. On avait fait comme un large cirque et on avait poussé là-dedans tous les laboureurs saouls, et on leur faisait se casser les reins en luttant. » 

Jean Giono, Le Grand troupeau, Paris, Gallimard, Folio, (1931) 1999, p. 61

DÉCHARGE 

Agbogbloshie, ça ressemble à la matière gluante d’une abondante merde déversée d’un cul malade et purulent, y ayant laissé des traînéesnoires indélébiles, obstruant les narines d’un relent de charogne, désastre de notre abjection parce que c’est notre cul qui se vide, là. 

Guilllaume Poix, Les Fils conducteurs, Paris, Gallimard, p. 37.

 

DÉCHET

Les déchets étaient de toute nature mais généralement de petite taille. Des chaises, des pioches, des bottes de paille, des fourchettes et des couverts, du linge de maison, des fours à micro-ondes, des ordinateurs, des pelisses, des blocs de viande racornie, des masses poisseuses de provenance indéterminée, des matelas, des pyjamas de détenus, des moteurs de congélateurs, des portes de placard, des portions de clapier, des encyclopédies rééditées sur papier après la fin d’Internet, des livres pour enfants, des boîtes de conserve, des outils, des restes de chauves-souris, des tenues anti-radiations retirées à des cadavres de pompiers, des restes de chiens, de la vaisselle de fête, des portraits de leaders.

 Antoine Volodine, Terminus radieux, Paris, Seuil, 2014, p. 399.

DESERT

 There is something about the desert that the human sensibility cannot assimilate, or has not so far been able to assimilate. Perhaps that is why it has scarcely been approached in poetry or fiction, music or painting; every region of the United States except the arid West has produced distinguished artists or has been represented in works of art which have agreed-upon general significance.

Edward Abbey, Desert Solitaire. A Season in the Wilderness, New York, Touchstone, 1968, p.  242.

 Le désert de sable ne promet rien. Le désert de sable est traître. C’est un néant, où il n’y a ni herbe, ni arbres, ni animaux sauvages. Comparé à cet ingrat, le désert des Hammada est un paradis. Si tu n’y trouves pas une gazelle ou un mouflon, il t’offre un lapin ; et quand il n’y a pas de lapin, alors il te propose un lézard. Mais si la saison ne convient pas à l’apparition des lézards, il t’invite à un banquet de plantes vertes ; et quand le ciel est avare de pluie, il te gratifie de graines de jujubier de l’an passé. Seigneur ! Que la Hammda est clémente. Alors que le désert n’offre comme nourriture que le sable, la poussière et le qibli.

 Ibrahim Al koni, Poussière d’or, trad M. El Yamani, Paris, Gallimard, 1998, [1990], <Dar At-tanwir>, p. 79-80.

Dans le désert aussi il y a des fleuves, commenta le voyageur, des fleuves anciens, des traces de fleuves inscrites dans la chair du désert comme les rides de sagesse sur la face des vieillards, mais qui ne coulent qu’une fois tous les cent ans, tous les mille ans peut-être, puisque le désert assoiffé se rue sur les vallées pour leur prendre le don du ciel. Au désert, un homme vous donnerait sa vie pour peu que vous lui montriez une vallée inondée. Mais qu’a donc fait le désert pour être privé d’eau et mériter la malédiction du ciel ?

 Ibrahim Al koni, Les Mages, trad P. Vigreux, Paris, Phébus, 2005 [1990], <Dar At-tanwir>, p. 273

« Il n’y avait rien d’autre sur la terre, rien, ni personne. Ils étaient nés du désert, aucun aute chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien. Le vent passait sur eux, à travers eux, comme s’il n’y avait personne sur les dunes. La fatigue et la soif les enveloppait comme une gangue. La sècheresse avait durci leurs lèvres et leur langue. La faim les rongeait. Ils n’auraient pas pu parler. Ils étaient devenus depuis si longtemps, muets comme le désert, pleins de lumière quand le soleil brûle encore au centre du ciel vide, et glacés de la nuit aux étoiles figées. »

 Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, Folio, p. 8.

 DIAMANT

 La neige est la plus belle chose du monde. Le flocon est un agrégat de cristaux, comme le diamant, mais le diamant est l’une des matières les plus dures que l’on trouve sur terre. C’est dans le diamant que sont taillés le casque d’Héraclès, la faucille de Cronos, les chaînes de Prométhée.

 Eric Vuillard, Tristesse de la terre, Paris, Actes Sud, 2014, p.149. 

DOUGLAS FIR

 The things she catches Doug-firs doing, over the course of these years, fill her with joy. When the lateral roots of two Douglas-firs run into each other underground, they fuse. Through those self-grafted knots, the two trees join their vascular systems together and become one. Networked together underground by countless thousands of miles of living fungal threads, her trees feed and heal each other, keep their young and sick alive, pool their resources and metabolites into community chests….. It will take years for the picture to emerge. There will be findings, unbelievable truths confirmed by a spreading worldwide web of researchers in Canada, Europe, Asia, all happily swapping data through faster and better channels. Her trees are far more special than Patricia ever suspected. There are no individuals. There aren’t even separate species. Everything in the forest is the forest.

 Richard Powers, The Overstory, W.W. Norton & Company, 2018, p. 142.

 DUNE 

  Lalla connait tous les chemins, tous les creux des dunes. Elle pourrait aller partout les yeux fermés, et elle saurait tout de suite où elle est, rien qu’en touchant la terre avec ses pieds nus. Le vent saute par instants la barrière des dunes, jette des poignées d’aiguilles sur la peau de l’enfant, emmêle ses cheveux noirs. La robe de Lalla colle sur sa peau humide, elle doit tirer le tissu pour le détacher. »

 Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, Folio, p 76

 

EAU

Elle chante au moindre caillou qui dépasse du fond, elle murmure en se lançant dans de nouveaux rapides. Elle blanchit, sans réfléchir. Elle blanchit de plaisir. Du plaisir de sauter sur les cailloux. De sonner sur les galets. De couler, vive, claire, légère. En riant de son insouciance. Elle blanchit comme un sourire, dans la lumière grise, et douce, qui descend au fond de la vallée.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, Paris, P. O. L., 2012, p. 242.

ÉCUREUIL

Ce qui ressort d’abord de l’écureuil est bien évidemment sa queue en panache, laquelle, tout en lui constituant un ornement, remplit des rôles décisifs et nombreux. Il serait peut-être dommage que ce qui nous confère fière allure n’ait pas en même temps diverses fonctions, capitales dans l’ordre de notre vie, et que certaines techniques ne soient liées à une esthétique tout de même extravagante du poil.

Que ce soit dans la course en altitude, dans la grimpée agile ou l’exécution d’un saut, la queue sert à l’écureuil de gouvernail et de balancier. C’est l’ornement qui établit et maintient l’équilibre, facilite le pointage, conserve le cap vers l’autre branche repérée.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 152.

ERDE

Einen Stall werde er übrigens nicht brauchen, denn für Vieh gebe es weder den Platz noch die Zeit, schließlich wolle er kein Bauer sein. Bauer sein bedeute nämlich: ein Leben lang auf seiner Scholle herumkriechen und mit gesenktem Blick in der Erde wühlen. Ein Mann nach seinem Geschmack aber müsse den Blick heben, auf dass er möglichst weit hinwegschaue über sein eigenes, eng begrenztes Fleckchen Erde.

Robert Seethaler, Ein ganzes Leben, München, Goldmann, 2016, S. 37.

ERMITE

L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Paris, Gallimard, 2011, p. 148.

ESCARGOT

Quand je l’ai vu traverser la rue j’ai cru que c’était une souris. C’était un escargot, mais façon tropiques, cornu, cinq fois plus gros que ceux que La Fontaine pouvait voir à Versailles. La taille d’une tabatière de poche. Il poussait devant lui une boule de crottin, poussait tout en retenant de peur que le vent de mer ne la lui emporte. J’étais sur le fauteuil du barbier, la gueule pleine de savon. J’ai éloigné le rasoir de ma gorge et j’ai bondi dans la rue pour le capturer. Il ne l’entendait pas du tout de cette oreille et m’a fendu l’extrémité du pouce en guise de bonjour. La douleur et la surprise m’ont fait serrer le poing : il s’est aussitôt tétanisé, faisant le mort sans lâcher sa boule comme ces gisants impériaux qui tiennent la Sphère du Monde contre leur cœur sans vie.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion, dans : Oeuvres, E. Bouvier éd., Paris, Gallimard, <Quarto>, 2004, p. 799.

ÉTANG

 

La surface de l’étang était calme et d’un vert brillant, mais surtout incroyablement calme et j’ai pensé que c’était une chance parce que c’était surement que je m’en souviendrais tout le temps, étant donné que c’était la dernière fois que nous y venions. Pour être sûr de l’emmener avec moi partout aussi calme et brillant, je l’ai parcouru du regard, lentement et avec une très grande attention. Quand je suis arrivé à l’endroit où la tête du cheval reposait dans l’eau tout à l’heure, j’ai compris que ça aussi je l’emmènerais avec moi, et que je n’y pouvais rien.

Hubert Mingarelli, Quatre soldats, Édition du Seuil, France, 2003, p 149.

ÉVASION

[J]’entendis derrière moi un froissement de feuilles dans les fourrés. Je me retournai : non, ce n’était pas une biche ; un coup de vent tout au plus. Je m’assis contre un arbre et me recroquevillai le plus que je pus, les mains sur les épaules, dans un état d’attente confiante, attente dont je n’aurais pas pu définir l’objet : ma vraie évasion commençait.

Pierre Gascar, « La forêt », in : Le Règne végétal, Paris, Gallimard, 1981, p.156.

EXTINCTION

And how different could it be when the death was a last death? Say an individual was the very last of its kind. Say it was small – one of the kangaroo rats for instance – and ran from a young fox through a hardscrabble field, towering clouds casting long shadows over the grass. The run lasted a few seconds only; no one was watching, no one at all because there was no one for miles around, no one but insects and worms and a jet passing high overhead. Say neither of them knew either, the fox or the rat, that the rat was the last, that no rat like him would ever be born again. Was it different then? Did the world feel the loss?

Lydia Millet, How the Dead Dream, Vintage, 2009, p. 166.

FIUME

Ho il maldifiume, la bellezza da vertigine, lo sbandamento da trasformazione, lo stupore per la crescita e per la condivisione che mi hai mostrato nei riflessi e sulle rive e ti penso ancora che rinasci dal Capo, in questo e in ogni istante portando in ogni goccia le nostre storie e la tua in una confluenza eterna e ogni parte di te diventa Bocca e mangi il mare e ti fai pelle nuova e salata. Vecchio, nuovo, morto, vivo sono tutti aggettivi con cui ti puoi mascherare per prenderci in giro e somigliarci,

Simona Baldanzi, Maldifiume, Edicilo, Venezia, 2016, p. 231.

FORÊT

1) « A quoi penses-tu quand tu es heureux ? » m’a-t-il demandé. Je n’ai pas compris, car il y avait quatre fautes dans sa phrase, mais il a répété sa question et j’ai saisi que nous devions parler. « À la forêt », ai-je dit, juste pour répondre quelque chose. Il a ricané, comme s’il n’avait jamais rien entendu d’aussi bête. « Il y a des bruits merveilleux dans la forêt », ai-je ajouté. Il a ri, plus fort cette fois.

Roy Jacobsen, Les Bûcherons, trad. A. Gnaedig, Paris, Gallimard, 2011 [2005], <Du monde entier>, p. 102.

2) Des ondes de chaleur et des senteurs sauvages s’élèvent de l’humus foulé, s’enlacent, se mêlent et se dénouent autour de leurs jambes, et chacun d’eux traîne dans son sillage des lambeaux de saisons mortes et de très vieilles chasses. La forêt s’étend et se déploie autour d’eux. Chaque pas qu’ils font sous la voûte frémissante élargit le monde des arbres et lui rend peu à peu ses dimensions primitives.

Albert Vidalie, Les Verdures de l’ouest, Paris, Julliard, 1963, <Le livre de poche>, p. 42.

FORTIN

Notre fortin était situé dans une des étroites vallées (…) au milieu du relief boisé de cette partie nord de l’Alsace (…). Etabli sur un versant, presque contre la lisière de la forêt, il dominait un ruisseau pourvu d’une vanne qui, refermée en cas d’attaque, permettait d’inonder la vallée.

Pierre Gascar, Le Fortin, Paris, Gallimard, 1983, p. 15.

FROID

L’automne arrive vite, écrit-il, la nuit polaire approche. Aujourd’hui pour la première fois on a fait fonctionner les poêles. La forêt est jaune et ocre, les arbres perdent leur feuillage. Je ne sais pas ce que je ferai quand je sortirai de l’hôpital, je ne voudrais pas travailler dehors car malgré mon amour de la Nature mon âge et ma faiblesse nerveuse me font craindre le froid.

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p.176

FRUIT

Je lui envoie le dessin d’une baie qu’on trouve ici, je pense lui faire une collection de fleurs et de baies. Au fil des mois il dessine des abricots, des airelles, une grappe de raisin, des cerises, une fraise des bois, des canneberges, des groseilles à maquereau, des framboises, des reines-claudes, des myrtilles, des cassis et des groseilles, des pruneaux, toute une salade de fruits, et deux encore dont je ne connais ni l’apparence ni le nom.

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p.122-123.

FUMÉE

Il a un comportement d’agité compulsif, de grand anxieux. On pourrait d’ailleurs penser qu’il grille cigarette sur cigarette, à voir comme il ne cesse de couvrir le ciel de rapides fumées grises. (…) Il fait courir sur les grands paysages bleus et fauves que parfois découvre une trouée dans le bois de vifs chiffons d’ombre et de lumière qui, ne cessant de se déformer au gré du relief qu’ils épousent, donnent l’impression que la terre se gondole continuellement et dans tous les sens.

Olivier Rolin, Mon galurin gris, Paris, Seuil, 1997, <Fiction & Cie>, p. 244-245.

GENETTE

Elle semble un animal-totem de nos privilèges perdus. Sortie de la légende pour incarner une pensée libre, imprévisible et sauvage, conjuguée fidèlement à une extraordinaire agilité du corps. C’est sans dissonance qu’elle s’inscrit dans la nature, cependant distincte dans un accord de subtilité, une présence simple et complexe, aux invisibles liens.

La genette fascine par sa grâce aisée et son élégance dans le mouvement, par ses aptitudes toutes de légèreté, sa vivacité pour atteindre les cimes et boire le bleu du ciel à la pointe des plus hautes branches. Elle a ses divertissements, ses jeux, ses humeurs fantasques, ses siestes entre ombre et soleil, ses expéditions silencieuses, ses sommeils en peloton, et elle se plaît à s’ébrouer et se rouler dans l’herbe. Elle entame un mouvement pour le rompre et continuer un autre, l’esprit toujours au carrefour de toutes sortes d’inspirations. Dans ce jeu improvisé, jamais n’apparaît la plus fine fracture : tout s’enchaîne dans un lyrisme merveilleux de contorsions. Multiple et divine, elle n’est que dans l’instant présent, sans aucun intérêt pour un avenir qui ne serait pas immédiat, et semble se faire une religion de l’imprévisible et de l’imprévu.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 114.

HÉRISSON

Le hérisson a le cerveau étroit et modeste, noyé d’une petite résonance froide, comme si son armure épineuse le dispensait tout à fait de cultiver un peu d’acuité et de développer un esprit de ruse. De pouvoir à la moindre inquiétude s’entourer de sis piquants le rend indolent, buissonnier, insouciant, indifférent même à tout ce qui n’est pas sa proie.

Dans sa mémoire s’impriment surtout les figures de l’effroi, l’empreinte des périls indéfinis, ceux-là qui lui ont mis la suée au ventre. Quant aux souvenirs qu’il garde de la chair de certains reptiles, certains insectes et certains fruits, il lui ravivent l’appétit au réveil, lorsqu’il sort de ses longs sommeils en boule.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 143.

 

Sous la carapace de piquants, la solitude est étroite, cernée de tout côté ; le hérisson loge en lui-même, dans l’obscurité, sans plus aucune nécessité, dans l’attente que le danger s’écarte. Tout entier aux aguets, les sens aiguisés, il perçoit des bruits qu’il n’identifie pas, le souffle de son adversaire, des odeurs fortes qui filtrent à travers la fourrure d’épines. Si le siège dure, le temps devient de l’espace, un espace d’angoisses aiguës, d’intrications, de conjectures effrayantes. Mais, peut-être, quand on cesse de le secouer ou de le triturer de la patte, égrène-t-il dans une semi-tranquillité tout un chapelet de rêveries presque liquides.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 148.

HIRONDELLE

Les hirondelles reviennent en rase-mottes, dans un ballet incessant et désordonné. Elles lancent encore leurs petits cris aigus, rapides, en tourbillonnant devant les nuages. Elles se croisent sans ralentir, la queue courte en fourchue, elles viennent tourner au ras des murs. Les merles se taisent sur leur passage. Un chien aboie, sans conviction. Soudain, les ailes rabattues d’un coup sec au-dessus de la tête, elles tombent un instant, elles inventent un trou d’air, un instant de chute libre, très bref, les plumes tendues au-dessus du crâne avant de reprendre leur vol. Le ciel rosit au-dessus. Ensuite, elles s’enfoncent dans les trous des remparts : elles volent droit vers le mur, sans ralentir, sans dévier, comme un avion qui viendrait percuter une tour. Elles viennent se ficher dans la paroi, droit dans la fente où leur corps disparaît. Un instant plus tard, elles ressortent, pour recommencer.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, Paris, P. O. L., 2012, p. 346-347.

HIVER

L’hiver, c’est le royaume des étendues blanches, des chatoiements opale, un Niagara de neige avec des aurores ambre, azur ou roses pareilles à des ciels d’Italie tels qu’on les voit sur des aquarelles.

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p.176.

HOMME/ANIMAL

Pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut interroger. (...) L’animal fait un avec la nature. L’homme fait deux. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce. N’est-ce pas la frontière, précisément? Animal avant l’arrachement, homme après lui? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes.

Vercors, Les Animaux dénaturés, Paris, Albin Michel, 1981 [1952], <Le livre de poche>, p. 79

 

 

IGNORANCE 

Il est regrettable que les cultivateurs érigent leur manque de curiosité pour la nature et l'ignorance qui en découle comme juge du droit pour une plante ou un animal à vivre sur terre.

Jean-Loup Trassard, Verdure, Le temps qu'il fait, 2019,  p. 153.

INSECTES

La forêt est à hauteur d’herbe. Des tiges, des fibres, des fils visqueux et des nerfs végétaux, où remuent des opacités menaçantes et des taches de soleil, où volent des reflets décochés de toutes parts : voilà l’univers dans lequel l’insecte s’aventure. Et quand il survole ces domaines étrangers, ce sont, sous ses ailes finement nervurées, des jungles qui nous semblent liliputiennes mais qui, à leur échelle, prennent un caractère d’immensité secrète. La fougère s’éploie avec l’extravagance d’un palmier ou d’un pin ; les fils sont des lianes ; les bruyères se constituent un buissons d’un toucher rêche, tandis que la myrtille, dans son obscurité verte, offre ses gouttes d’encre violette.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 163.

 Il y a toujours des fourmis, où qu’on s’arrête. Elles semblent sortir entre les cailloux et courir sur le sable gris brûlant de lumière, comme si elles étaient des espions. Mais Lalla les aimes bien tout de même. Elle aime aussi les scolopendres lentes, les hannetons mordorés, les bousiers, les lucarnes, les doryphores, les coccinelles, les criquets pareils à des bouts de bois brûlés. Les grandes mantes religieuses font peur, et Lalla attend qu’elles s’en aillent, ou bien elle fait un détour sans les quitter des yeux, tandis que les insectes pivotent sur eux-mêmes en montrant leurs pinces.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, Folio, p. 77-78.

JUNIPER TREE

If a man knew enough he could write a whole book about the juniper tree. Not juniper trees in general but that one particular juniper tree which grows from a ledge of naked sandstone near the old entrance to Arches National Monument. 

Edward Abbey, Desert Solitaire. A Season in the Wilderness, New York, Touchstone, 1968, p. XII. 

KÄLTE

»In welcher Erde willst du begraben sein?«

»Weiß ich nicht«, sagte Egger. Uber diese Frage hatte er noch nie nachgedacht, und eigentlich lohnte es sich seiner Meinung nach auch nicht, auf derartige Dinge Zeit und Gedanken zu verschwenden. »Die Erde ist die Erde, und wo man liegt, bleibt sich gleich.«

»Vielleicht bleibt es sich gleich, so wie sich am Ende alles gleich bleibt«, hörte er den Hörnerhannes flüstern. »Aber es wird eine Kälte sein. Eine Kälte, die einem die Knochen zerfrisst. Und die Seele.«

Robert Seethaler, Ein ganzes Leben, München, Goldmann, 2016, S. 10.

KINDESKINDERN

Und da redest du, Ratte, von Schnitt, ausblenden, Saft weg, Sense, Kassensturz, Amen, war einmal, ist nicht mehr, Vorhang und Weltenende, Ultimo sozusagen? Dabei ist uns aufgetragen und sind wir verpflichtet, wenn schon für uns nicht, dann doch für unsere Kinder, damit wir nicht eines Tages beschämt und ohne, ich meine die großen Ziele, etwa die Erziehung des Menschengeschlechts, oder der gröbste Hunger muß weg und der Müllberg muß weg, zumindest aus Sichtweite, bis endlich flankierende Maßnahmen und wieder paar Fische in EIbe und Rhein. Und richtig! Abrüsten wollten wir auch noch, bevor es zu spät ist. Doch du sagst Schluß. Als wären wir fertig. Als hätten wir ausgeschissen schon längst. Als bliebe nicht dies noch und das zu tun. Und zwar bald, nein, sofort. Denn soviel hat mittlerweile jeder begriffen oder halbwegs kapiert, daß außer dem Frieden und bißchen Gerechtigkeit mehr, endlich der Wald, nicht nur der deutsche, der Wald überhaupt, wenn er schon nicht mehr zu retten ist, gefilmt werden muß immerhin. Und zwar in allen Stimmungen und in Farbe zu jeder Jahreszeit, damit er als Dokument erhalten und nicht aus unserem Gedächtnis und dem unserer Kinder. Denn ohne Wald, Ratte, sind wir arm dran. Weshalb wir schon deshalb und weil wir uns schuldig sind das, uns fragen müssen, was uns der Wald, nicht nur der deutsche, aber das sagte ich schon, bedeutet, nein, sagt, damit wir später, zumindest im Film mit unseren Kindern, solange noch Zeit ist ein wenig. Und zwar, bevor du, Ratte, Schluß Schnitt Sense sagst. Wann Schluß ist, bestimmen immer noch wir. Wir sind am Drücker. Wir hüten das Knöpfchen. Wir werden schließlich das alles vor unseren Kindeskindern, wie auch die Müll- und Ausländerfrage, zuletzt den Hunger, zumindest den gröbsten, den Butterberg auch zu verantworten haben.

Günter Grass, Die Rättin, München, Deutscher TaschenbuchVerlag, 2015, S. 47-48.

KRITIK AN DER ENERGIEWIRTSCHAFT

Bis zum Dessert – Rote Grütze mit Vanillesoße – halten meine Erklärungen an: Wenn Jacob Sonderminister für Umweltschutz ist, wird Wilhelm, als sein Staatssekretär, für zunehmende Waldschäden zuständig sein. Auf jeden Fall sehen sich beide dem Wald verpflichtet. Sie wissen über Toxizität und Immissionen Bescheid. Mit Bundesmitteln fördern sie die Ozonforschung. Beide haben frühzeitig in Thesen, die damals belächelt wurden, die Stabilität des Ökosystems bei ungehemmten Zuwächsen bezweifelt. Ihre Kritik an der Energiewirtschaft ist zitierbar, doch folgenlos geblieben. Ihr Katalog unumgänglicher Maßnahmen findet kaum Widerspruch und dennoch keine Mehrheit im Parlament. Wiederholt haben sie ihren Rücktritt angeboten, sind aber immer noch im Amt.

Günter Grass, Die Rättin, München, Deutscher TaschenbuchVerlag, 2015, S. 117-118.

 

LAPIN

Sur un modeste promontoire, une lange de rocher brun au-dessus de la rivière, un lapin s’attarde au bord de l’eau. Un jeune lapin beige, la fourrure au soleil. Il ne m’a pas vu. Il ne me sent pas. J’arrive dans son dos, face au vent, sans bruit, sans pousser sur les bras. Il ne m’entend pas encore. Le regard agile, précis. Fasciné par le monde. Assis, posé sur son séant, en équilibre sur la graisse. Attentif à chaque détail. Ébloui par leur réalité, les oreilles mobiles. Il vérifie. Il contemple. Sans me voir, qui glisse sur l’eau vers lui. Il ronchonne un peu. Il lui manque quelque chose, quelque chose à ronger. Il cherche, maintenant. Il cherche sans bouger. Absorbé par le spectacle, par toutes les figures que le monde présente à chaque instant, sa couleur, verte surtout, sa persévérante constance, sa vérité sans cesse renouvelée, toujours nouvelle, toujours plus vraie. Il savoure. Il admire, il apprécie. Il regarde, il attend de s’ennuyer.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, Paris, P. O. L., 2012, p. 312.

LIBERTÉ

Vivre avec notre Mère la Nature, en communion avec ses éléments, tous ensemble, parents, enfants, sans discontinuité (…) pas de drogue, pas d’errance – nous ne sommes pas des hippies –, une existence structurée au contraire, même si, parce que nomade, on y goûte une liberté dont les sédentaires n’ont pas idée!

Xavier Fortin, Hors système, Paris, JC Lattès, 2010, p. 120.

LICHEN

1) Proches des créations les plus obscures de notre esprit […], les lichens glissent facilement hors de leur réalité et nous contraignent souvent à vérifier leur existence. […] Sont-ils vraiment là ou ne les voyons-nous qu’en rêve ? On en vient à penser à une “végétation du regard”

Pierre Gascar, Le Présage, Paris, Gallimard, 1972, p. 25.

2) Existe-t-il au monde chose plus informe, plus propre à susciter l’abattement que des lichens touchés par le flétrissement et déjà entrés en décomposition ?

Pierre Gascar, Le Présage, Paris, Gallimard, 1972, p. 46.

LIEU COMMUN

Le plus grand ennemi de l’écriture se désigne, en français comme en castillan ou en anglais, du même mot, lieu ou lugar común, commonplace, qui suggère aussi l’idée d’une habitude spatiale ou géographique : l’idée de prendre ses aises dans les lieux, lieux quiets qu’il est difficile dès lors de qualifier autrement que : d’aisance.

Olivier Rolin, Mon galurin gris, Paris, Seuil, 1997, p. 11.

LIEU DE COMBAT

Ce qu’on ne peut admettre quand il est évident que ces lieux sont, qu’on les contemple avec des yeux ouverts, c’est qu’ils aient contenu des hommes en si grand nombre, absorbé tant de fer, de feu, de poison. Je me souvenais de photographies montrant des batteries, des amoncellements de douilles pareils à des montagnes. Il y avait place, lorsque je les situais dans l’éther, pour l’avalanche d’acier qu’elles avaient fait crouler. Quand on est venu, que le sol s’est glissé sous l’image et l’a réordonnée, qu’on en mesure l’exiguïté, alors le caractère inconcevable, monstrueux de l’affaire saute aux yeux. Des régiments entiers, des divisions furent engagés, combattirent, disparurent dans un espace équivalant, à peu près, à la grande salle froide, tapissée de volumes jaunis, qui servait de cadre aux lectures d’antan .

Pierre Bergounioux, Le Bois du Chapitre, Orléans, Théodore Balmoral, 1996, p. 44-45.

LIEU-DIT

Ce nom est une cosse vide, une noix creuse. La carrefour s’appelle « La Croix des Pendus », le hameau : L’Homme Mort, le bois : La Belle Folle. Chacun le dit et le redit sans y penser, ça ne signifie rien de précis. Et puis un jour il se passe quelque chose dans ce lieu-dit. (…) A cette seconde ceux qui regardent le lieu se rappellent son nom et voient furtivement, le temps d’un battement de cœur, le plan et l’arrière-plan fulgurant du paysage secret, nu et cru comme une peau retournée. Ça dure autant dire rien, mais le lieu-dit vient de recevoir enfin sa signification. Il se referme aussitôt sur son drame comme cinq doigts sur un sou et ceux qui l’ont vu dans sa vraie lumière ne l’oublieront jamais. Tout leur semble désormais différent. Ils sont dédouanés, peuvent aller et venir impunément d’un univers à l’autre et ne s’en privent guère. Ils s’en vont, ils reviennent 

Hubert Vidalie, Les Bijoutiers du clair de lune, Paris, Cercle du Bibliophile, 1966 [1954], p. 51.

LIEU IDÉAL

Mais je connaissais mon endroit depuis longtemps, j’avais passé des mois à le chercher, à comparer, à errer sur les collines et à travers les bois. Il me fallait beaucoup d’espace et, en même temps, je ne voulais pas être trop isolé, il me fallait d’autres arbres autour de moi. J’avais finalement choisi une belle colline avec vue sur le grand plateau Oulé que j’aimais tant, et qui était plein d’Afrique, avec ces troupeaux qui ne risquaient pas d’être chassés de là avant longtemps.

Romain Gary, Les Racines du ciel, Paris, Gallimard, 1956, p 146.

LION

Au-delà du mur végétal, il y avait un ample espace d’herbes rases. Sur le seuil de cette savane, un seul arbre s’élevait. Il n’était pas très haut. Mais de son tronc noueux et trapu partaient, comme les rayons d’une roue, de longues, fortes et denses branches qui formaient un parasol géant. Dans son ombre, la tête tournée de mon côté, un lion était couché sur le flanc. Un lion dans toute la force terrible de l’espèce et dans sa robe superbe. Le flot de sa crinière se répandait sur le mufle allongé contre le sol. Et entre les pattes de devant, énormes, qui jouaient à sortir et à rentrer ses griffes, je vis Patricia...

Joseph Kessel, Le Lion, Paris, Gallimard, 2013 [1958], <Folio>, p. 119, 120 

LUOGHI

Camminavo per Venezia. Mi chiedevo se è ancora qui che si deve venire oppure c’è da andare altrove. Penso a Mastralessio, alla prua della desolazione conficcata tra le zolle della Daunia, penso al luogo indenne dalla peste degli sguardi fatui, luogo edificato da chi vive altrove e ha lasciato a sentinelle i vecchi, gli zoppi, i cani.

I luoghi di cui scrivo non hanno ragioni né torti, sono come una refurtiva abbandonata, un referto sintetico della vasta malattia allegata alla terra tonda. Allora io non giro per svagarmi e forse neppure per vedere. Quello che faccio è leggere la carne non morsa dai cannibali, la terra scampata alla tabula rasa del progresso che rende in apparenza Mastralessio scorza o guscio vuoto.

Franco Arminio, Terracarne, Milano, Mondadori, 2011, p. 167.

MARCHE

La marche était une pêche à la ligne : les heures passaient et soudain une touche se faisait sentir, peut-être une prise ? Une pensée avait mordu !

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Paris, Gallimard, 2016p. 40-41

MARONNE

La Maronne s’annonça bientôt au son du courant qui butait sur les rochers. Une fois qu’il l’eût atteinte. Joseph sentit son cœur s’accélérer. Il entra dans l’eau froide dont il connaissait chaque piège et remonta le courant en direction de son coin de pêche préféré, traînant les pieds pour bousculer les pierres, se détournant pour éviter un trou. Des murailles rocheuses s’élevaient de part et d’autre des berges, comme une construction magistrale en perpétuelle évolution. »

Franck Bouysse, Glaise, Paris, Le Livre de Poche, 2017, p. 29

MARTRE DES PINS

Arboricole et agile à l’excès, elle offre, comme la fouine qui est une sous-espèce, une tête pointue, ornée d’oreilles grandes en proportion de l’œil et du museau. Sa fourrure à longs poils est d’un brun d’ébène sur l’échine et les flancs, d’un jaune soufre en poils doux et follets au ventre. Elle a les griffes acérées, recourbées, pour s’accrocher aux écorces, cavaler sur des crampons le long des troncs. Sa figure la plus remarquable quand elle saute d’un arbre à l’autre, se jouant des abîmes et franchissant des espaces de près de trois mètres, est une figure spectrale, une figure fétiche des forêts : dans ces élans d’ange diabolique, elle écarte les pattes antérieures comme des bras, manie la queue en gouvernail, se déploie en forme d’arbalète, un carreau de fourrure recourbé aux contours et opérant en parachute.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p.109.

MEDITERRANEO

C’è più mito e storia in una piccola onda del Mediterraneo che in tutta l’acqua degli oceani messa insieme, ha scritto qualcuno. È vero, i mari equatoriali sono più ricchi di pesci di forme di colori. Ma quando qui guardo sott’acqua i bei fondali di roccia chiara, le praterie coi nastri fluttuanti delle alghe posidonie che brillano nell’adamantina trasparenza della luce tirrenica, le distese di sabbia, i massi solitari e imponenti come sculture di Moore, io mi sento penetrato dalla grandiosa coerenza stilistica di questo mare. È un mare greco anche nel senso concettuale, un’idea che insorge nella mente.

Raffaele La Capria, Capri e non più Capri [1991], in Opere, Milano, Mondadori, 2003, p.876.

MEHARI

Le pauvre méhari se traînait et enfouissait sa tête dans la couverture de son ami endormi…qui souffrait d’insomnie et essayait de dérober un somme avant que la lumière de l’aube ne lacère l’horizon. Il se frottait contre la couverture, palpait avec ses lèvres pendantes les parties découvertes du corps de son ami puis introduisait sa tête oblongue dans les draps, en émettant une triste lamentation. Oukhayyed l’entourait de ses bras, et ensemble ils pleuraient ; chacun essuyait avec sa langue les larmes de l’autre, en goûtait le sel et l’amertume.

Ibrahim Al koni, Poussière d’or, trad Mohamed Saad Eddine El Yamani, Paris, Gallimard, 1998, [1990], Dar At-tanwir,  p.29

MÉTÉORE

Il me plairait de penser qu’Alexeï Féodossiévitch sentit naître en lui une curiosité pour les météores en regardant rouler les nuages au-dessus de la plaine infinie. Peintres et écrivains ont maintes fois décrit ce paysage de la campagne russe ou ukrainienne. Profondeur vertigineuse de l’espace, vastitude où tout semble immobile, silence que ne trouent que des cris d’oiseaux, cailles, coucous, huppes, corbeaux. Champs de blé ou de seigle, étendues d’herbes bleues piquées de fleurs jaunes d’absinthe, entre lesquels file un chemin creusé d’ornières.

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p.23-24.

MONDE

La masse de vapeurs grises vaguement égratignée de bleu qui encombre le ciel de Shanghai, et qui est peut-être, dans son instabilité, son imprévisibilité essentielle, une image plus exacte qu’aucune autre de ce qu’est le monde. Le monde serait une flamme, une eau bouillante, un nuage dissipé par le vent, et il nous échappe d’autant plus qu’on cherche à le saisir.

Olivier Rolin, Veracruz, Paris, Verdier, 2016, p. 111.

 

NAPOLI

Sotto le amene apparenze Napoli è sempre stata, per me, Natura primordiale e indomabile in contrasto con una plurisecolare Storia irredimibile; e questo contrasto è assurto in me a valore di simbolo, è una chiave interpretativa per capire meglio la città, e il mio rapporto con essa.

Raffaele La Capria, L’occhio di Napoli [1994], in Opere, Milano, Mondadori, 2003, p. 907.

NAVIGATION

Au bout de quelques heures de navigation les cathédrales blanches surgissent de la mer, crêtent l’horizon, s’élèvent, comme tirées par les clochers-montgolfiers, se reflètent dans le verre pâle de l’eau, sous un banc de nuages immobiles, puis la ligne des murailles du kremlin, la forteresse, se dessine entre les tours trapues, chapeautées de bois argenté, le cerne sombre de la forêt s’allonge tout autour : ce très lent spectacle, très beau, a-t-il le cœur de s’y abandonner ?

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p.86

NEIGE

Et enfin il parvient à photographier un flocon de neige, le premier qu’on ait jamais pris. Alors, il se lance dans une quête formidable, minuscule et formidable. Il photographie des centaines de flocons. Miracle. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent. Et pendant que Buffalo Bill, de ville en ville, lève son stetson dix fois, cent fois, dans le ronron des applaudissements, Wilson découvre une infinie variété derrière ce qu’il croyait semblable.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, Paris, Actes Sud, 2014, p.152.

NUAGES

Ce soir, le soleil a creusé de vertigineuses spirales dans les nuages, foutoir de rayons brisés, giclures d’encre, rincées de sang, de fiel, frisures, franges, éclats lents et silencieux, tout cela tournant autour d’un trou noir éblouissant : (…) l’architecture aléatoire des nuages me fascine – milliards de milliards de gouttes d’eau en vague libre, vol écrasant de rien, témoins monstrueux d’une rencontre passée.

Olivier Rolin, Mon galurin gris, Paris, Seuil, 1997, <Fiction & Cie>, p. 244-245.

NUIT

Dans sa contemplation, l'être rêvant apprend à s'animer de l'intérieur, il apprend à vivre, le temps régulier, le temps sans élan et sans heurt. C'est le temps de la nuit. Le rêve et le mouvant nous livrent, dans cette image, la preuve de leur accord temporel. Le temps du jour traversé de mille tâches, dispersé et perdu dans des gestes effrénés, vécu et revécu dans la chair, apparaît dans toute sa vanité. L'être rêvant dans la nuit sereine trouve le merveilleux tissu du temps qui se repose.

Vécue dans une telle rêverie, la constellation est, plutôt qu'une image, un hymne. Et cet hymne, seule «la littérature» peut le chanter. C'est un hymne sans cadence, une voix sans volume, un mouvement qui a transcendé ses buts et trouvé la véritable matière de la lenteur.

 G. Bachelard, L’Air et les Songes, Paris, José Corti, 1990, p. 209

 

D’où sort-elle, cette voix qui, du fond de la nuit, murmure posément: «Pour tout cet univers, tu n’es qu’un étranger !»

Quoi ! s’associer simplement à la nuit envahissante, égaler lentement les ténèbres de son être aux ténèbres de la nuit, apprendre à ignorer, à s’ignorer, oublier un peu mieux d’anciennes peines, de très anciennes peines dans un monde qui oublie ses formes et ses couleurs, est-ce là un trop grand programme ? Ne voir que ce qui est noir, ne parler qu’au silence, être une nuit dans la nuit, s’exercer à ne plus penser devant un monde qui ne pense pas, c’est pourtant la méditation cosmique de la nuit apaisée, apaisante. Cette méditation devrait unir facilement notre être minimum à un univers minimum.

G. Bachelard, Le Droit de rêver, Presses Universitaires de France, Paris, 1970, p. 239. 

 

OISEAU

La compagnie des oiseaux nous rend à nous-mêmes. Leur vol, en même temps qu’il éveille en nous un élan, remue une poignante nostalgie, comme d’un privilège perdu, ou d’un privilège jamais reçu. Il y a toujours dans notre âme des songes d’ascension, des complexes d’Icare, le dessein d’appareiller pour l’autre monde aérien grâce à des ailes qui nous viendraient à l’omoplate.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p.183.

ORDURE

Marconi était en train de se dégager d’un tas infect où il avait été englouti jusqu’à la taille. Il gesticulait comme un ivrogne ou quelqu’un sur qui on a marché. Il n’avait rien trouvé de métallique pour se défendre et il ne songeait pas à lancer sur moi des projectiles. Je sortis le buste du tube en tailladant avec ma lame l’obscurité, les ordures en suspension, puis je dégringolai sans autre forme de procès. Marconi s’enfuit en direction du mur le plus proche.

Nous fûmes ensuite de nouveau face à face. Le sol avait une viscosité indescriptible. La seule issue était une porte de fer. J’étais placé devant. Nous consacrâmes une ou deux minutes à nous désemplâtrer du plus gros des débris et à nous dégager les narines, la bouche. Nous avions repoussé à plus tard la danse de l’assassin et de l’assassinable.

Antoine Volodine, Dondog Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. 334-335.

OURS

L’ours étudiait l’homme serré contre lui, on aurait dit un gnome qui aurait trouvé une poupée et n’aurait pas très bien su qu’en faire. À titre d’expérience, l’ours mordit le ventre de Vatanen et obtint un cri de douleur perçant. L’ours affolé projeta l’homme contre le mur de la cabane et se rua dehors par la fenêtre.

Arto Paasilinna, Le Lièvre de Vatanen, trad. A. du Terrail, Paris, Denoël, 1989 [1975], <Folio>, p. 182.

PAESOLOGIA

La paesologia non fa un discorso etnografico, non fa un discorso sociologico, non fa poesia, se mai se ne serve. La forma propria di questo lavoro è portare i paesi sulla pagina. Dunque è una forma di trasloco. Il paesologo non è un viaggiatore, ma un traslocatore. Non vado a vedere un luogo, vado a prelevarlo, è come attraversare un bosco incenerito e cercare di prendere una fragola e portarla in salvo.

Franco Arminio, Terracarne, Milano, Mondadori, 2011, p. 231-232.

PAIX

J’ai emporté des livres, des cigarettes et de la vodka. Le reste –l’espace, le silence et la solitude– était déjà là. Dans ce désert je me suis inventé une vie sobre et belle, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples. J’ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt. J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montages et bu de la vodka à la fenêtre. La cabane était un poste d’observation idéal pour capter les tressaillements de la nature. J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir, et finalement, la paix.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Paris, Gallimard, 2011, p. 9.

PAPILLON

[…] le vol désordonné, capricieux, de petits papillons blancs. Ils s’échappent de la rive, viennent former des boucles autour des herbes descendues dans l’eau, remontent vers les branches avant de revenir devant moi, comme pour m’ouvrir la route. Chacun vole en rabattant les ailes dans un geste rapide, et symétrique. […] Les papillons me précèdent, dans le battement de leurs ailes. Je suis leurs petites paires de triangles blancs qui virevoltent au-dessus des reflets miroitant à la surface du flot, devant la vague que j’ouvre dans le fleuve.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, Paris, P. O. L., 2012, p. 116-117.

PAYSAGE

En dehors du fait que le paysage intérieur est une représentation métaphorique du paysage extérieur, que la vérité se révèle de la manière la plus complète non pas dans le dogme mais dans le paradoxe, dans l’ironie et les contradictions qui caractérisent les récits essentiels – en dehors de cela il n’y a que les échecs de l’imagination : le réductionnisme dans les sciences, le fondamentalisme en religion, le fascisme en politique.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, J.Y. Tadié éd, Paris, Gallimard, <Bibliothèque de la Pléiade>, 1989, t. IV, p. 468.

PÊCHER 

Joseph se leva aux aurores. Il quitta sa maison, emportant sa canne à pêche et une musette avec à l’intérieur un morceau de pain et de lard. Il n’aurait certainement plus l’occasion de pêcher avant longtemps. Il ressentait le besoin d’être seul.Il traversa des prairies jaunies, peuplées de fétuque ovine échevelée par la brise matinale et de nards raides, et alourdies de gentianes. Entendit les cloches d’un troupeau tinter plus haut dans les estives, et leur écho rebondir dans la combe du Bélier. Il ramassa quelques sauterelles engourdies dans les laîches en lisière de forêt, et les enferma dans une petite boîte en feren couvercle métallique perforé à coups de pointe martelée. Lorsque Joseph estima en avoir suffisamment collecté, il ajouta quelques brins d’herbe verte à l’intérieur. Puis il plongea sous le couvert de hêtres gigantesques, qui annonçait la vallée au fond de laquelle coulait la rivière, comme un drain à ciel ouvert. »

Franck Bouysse, Glaise, Paris, Le Livre de Poche, 2017, p. 29.

PIGEON

Le pigeon est un peu le rat du ciel, un rat auquel on aurait vissé des ailes avant de le repeindre en gris. Volatile néanmoins au sol la plupart du temps et boiteux souvent, claudiquant sur ses moignons, manière de lépreux sans béquille. Entre les deux créatures, cependant, une notable différence : l’oiseau, à l’encontre du rongeur, est naturellement immunisé contre la peste.

Patrick Deville, Peste & Choléra, Paris, Seuil, 2014, p. 119.

PLANTE

J’en venais à penser que [...] les plantes « expressives », avant tout celles qui portent des fleurs, appartenaient à différents domaines de la vie morale [...]. Je ne me contentais pas de ce qui tendait à démontrer que les correspondances ainsi établies entre les végétaux et nos sentiments ne reposaient que sur des associations d’idées superficielles, le rouge vif des pétales traduisant, par exemple, l’ardeur des sentiments. Qu’il la suscitât me semblait possible, sinon probable. Les plantes pouvant être poisons ou remèdes [...], il n’était pas déraisonnable de leur attribuer d’autres vertus plus subtiles, qu’elles auraient exercées par simple contact ou même à distance.

Pierre Gascar, L’Ange gardien, Paris, Librairie Plon, 1987, p. 52-53.

PLANTER

Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être était-elle propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.

Jean Giono, L’Homme qui plantait des arbres, ill. Fr. Beck, Paris/ Montréal, Gallimard/ Lacombe, 1989 [1953], p. 21.

PLAQUE

Sur ses plaques, ce n’est pas seulement la vérité miraculeuse des couleurs qui frappe, mais cette impression, quand on les regarde, d’être littéralement aspiré vers la ligne où se rejoignent ciel et terre. Qu’y a-t-il là-bas, derrière ? Rien, le bord du monde peut-être, ou alors la répétition infinie des mêmes choses. Des bois, des champs, des steppes, des chemins, des vols de corbeaux, des clochers minuscules sous les nuages.

Olivier Rolin, Le Météorologue, Paris, Seuil/ Paulsen, 2014, <Fiction & Cie>, p. 25.

POISON

Après avoir percé le sol, une épaisseur de feuilles sèches, le sceau de Salomon courbe sa tige sous laquelle tremble une suite de fleurs blanchâtres dont la taille s’amenuise jusqu’à l’extrémité. Au-dessus de cette courbe les feuilles, de part et d’autre ouvertes comme des ailes, vont aussi en diminuant et semblent soutenir en l’air la plante. L’arum, entre des feuilles marbrées, ouvre une gorge vert pâle où se tend une luette de couleur brun-violet, et longue. Renifler ces plantes suffit pour savoir qu’elles portent du poison.

Jean-Loup Trassard, Dormance, Paris, Gallimard, 2000, p. 49.

 

PRODUITS CHIMIQUES

L'inconvénient des ces produits [chimiques], vantés pour leur capacité à augmenter la récolte, est d'abord qu'une partie de l'épandage liquide ou poudreux reste en suspens dans l'air que nous respirons. Ensuite qu'une autre part, poussée par les courants de l'air, tombe sur les plantes sauvages autour du champ, ou sur les plantes d'un jardin proche. Sans doute la part principale du produit remplit-il son rôle en éliminant les insectes parasites ou les plantes concurrentes, mais il est certain qu'une dernière part enfin est entraînée par les pluies abondantes jusqu'aux ruisseaux qui courent dans notre campagne, elle y a rapidement tué la faine discrète des vairons, écrevisses et grenouilles.

Jean-Loup Trassard, Verdure, Le temps qu'il fait, 2019,  p. 145.

PUITS

Quand le lait s’épuise dans le sein de la mère, expliqua le cheikh, le nourrisson le mord. Or, à chaque morsure qu’il reçoit, le sein souffre, se rétracte et devient plus avare de son lait. Voilà exactement ce que nous sommes en train de faire avec le puits !

Ibrahim Al koni, Les Mages, trad P. Vigreux, Paris, Phébus, 2005 [1990], <Dar At-tanwir>, p. 210

PUTOIS

Parlant de lui, on croit déjà respirer l’effluve. La puanteur le précède comme d’autres sont devancés par leur ambition, et le prolonge comme on traîne confusément derrière soi la mêlée de ses dépits, ses remords, ses blessures d’amour-propre. C’est dans le péril et le conflit que le putois vide ses sacoches anales. L’on dirait un vaporisateur en forme de petite noix, logé fermement sous la queue, et qui s’épanche sous la souple contraction des muscles, dans « une république de réflexes », où le cri perçant, lancé en première intimidation, semble déclencher le mécanisme d’exhalation, tandis qu’un laboratoire intime continue de distiller la liqueur et d’engorger à volonté l’atomiseur.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 100.

 

RACINE

[…] c’était par leurs racines, étendues loin sous la terre dans toutes les directions, se tressant solidement par la pointe, que la terre adhérait à la roche du sous-sol au lieu de s’émietter dans l’espace ; chaque fois qu’on arrachait un arbre, on déchirait une maille de ce filet où le monde était pris, etc.

Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes, Paris, Albin Michel, 2015, p. 24.

 RÉALITÉ

J’ai voulu y mettre l’air et l’humidité, le soleil, le printemps moite ou l’hiver cru parce que je suis mené par les sens et un grand appétit sensuel du monde. Je n’ai pas voulu m’exprimer par le moyen des choses, mais m’appliquer à la réalité avec une grande fidélité (ce qui à notre époque passe facilement pour la négation de l’art).

Robert Hainard, Et la nature?, Saint-Claude-de-Diray, Editions Hesse, 2006 [1943], p. 40.

RENARD

Le renard appartient aux forêts, aux fables, au mystère du sang, au domaine de l’ombre, au flottement de la brume, et à la lumière humide de la lune. Il est l’image, le symbole même de ce qui ne cède pas, mais qui ne cède pas avec adresse, désinvolture et ingéniosité. Jamais il ne se rend à la raison d’autrui, ni à des évidences qui ne seraient pas les siennes. Cependant, ce n’est que rarement de front (effrontément) et le plus généralement par des détours et des feintes, par ses immobilités tactiques ou ses actes toujours assortis aux stratégies intérieures, qu’il affiche sa différence, sa dignité, et son indépendance.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 54.

RÉSEAUX

Il travaille à ce que les réseaux s’interconnectent, qu’ils se fluidifient, se rencontrent, échangent plus vite encore sur des autoroutes et des ponts qui abolissent les distances et les amoindrissent jusqu’à ce qu’il ne reste bientôt pas un point éloigné de l’autre de plus de quelques encablures, même sur voie terrestre – puisque c’est son domaine. Il a la planète comme terrain d’expérimentation et veut transformer le monde en un immense corps conducteur.

Laurent Mauvignier, Autour du monde, Paris, Minuit, 2014, p. 146.

RHINOCEROS

After a while the rhinoceros sighed. It was a familiar sound despite the fact that they were strangers. He knew the need for the sigh, the feel of its passage; a sigh was not a thought but a substituted one, a sign of grief or affection, of putting down something heavy that was carried too long. In the wake of the sigh he wondered exactly how lonely she was, in this minute that held the two of them. Maybe she saw beyond herself, the future after she had disappeared; maybe she had an instinct for the meaning of boundaries and closed doors, or the conditions of her captivity or the terminus of her line, hers and her ancestors’.
   Maybe she had no idea.
   He put a hand against the cool wall and felt almost leaden. No other animal could have eyes shaped like these, see the ground and the trees from this place with this dinosaur’s consciousness. No other hide would feel the warmth of the sun wash over these molecules, and neither he nor anyone would know how it had felt to live there, in both the particulars and the generalities, the sad quiescence of the animal’s own end of time

Lydia Millet, How the Dead Dream, Vintage, 2009, pp. 145-46.

ROUGE-GORGE

[...] j’aurais été incapable de lui répondre sur le même ton, me suis discrètement baissée, signe infaillible de soumission chez la mammifère que je suis, puis suis partie doucement, tandis que les arias faiblissaient à mesure que je mettais de la distance entre mon pull et l’oiseau. Donc, la signature de l’espace sonore. C’est peut-être, plus que la vue, ce qui m’attache à un lieu.

Fabienne Raphoz, Parce que l’oiseau, Paris, 2018, Corti, « Biophilia », p. 87.

RUISSEAU

Descendant, descendant toujours, le ruisseau, qui grossit incessamment, devient aussi plus tapageur : près de la source, il murmurait à peine ; même, en certains endroits, il fallait coller son oreille contre terre pour entendre le frémissement de l’eau contre ses rives et la plainte des brins d’herbe froissés ; mais voici que le petit courant parle d’une voix claire, puis il se fait bruyant, et quand il bondit en rapides, et s’élance en cascatelles, son fracas réveille déjà les échos des roches et de la forêt. Plus bas encore, ses cascades s’écroulent avec un bruit tonnant, et même dans les parties de son cours où son lit est presque horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et du fond.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, J. Cornuault éd., Paris, Infolio, 2010 [1869], p. 51-52

RURALITÉ

Une batterie d’experts, c’est-à-dire de spécialistes de l’invérifiable, y jugeait qu’une trentaine de départements français appartenait à « l’hyper-ruralité ». Pour eux, la ruralité n’était pas une grâce mais une malédiction : le rapport déplorait l’arriération de ces territoires qui échappaient au numérique, qui n’étaient pas assez desservis par le réseau routier, pas assez urbanisés ou qui se trouvaient privés de grands commerces et d’accès aux administrations. Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenions pour une clef du paradis sur Terre – l’ensauvagement, la préservation, l’isolement – était considéré dans ces pages comme des catégories du sous-développement.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Paris, Gallimard, 2016, p. 28.

 

SAISON

je trouvais une espèce de réconfort dans le déroulement des saisons, comme s’il avait reflété une raison, mieux : une justice majeure. Il fallait, de toute évidence, que l’été finît ou que le printemps vînt. Il y avait là toute une logique, toute une morale qui, à n’en pas douter, apparaîtrait un jour dans mon propre destin.

Pierre Gascar, L’Ange gardien, Paris, Librairie Plon, 1987, p. 81.

SANGLIER

Être sanglier vous destine à une existence de solitaire, où l’on s’accompagne en tout d’une allure bourrue, engorgé d’une paix que l’on dirait profonde et farouche, bien que cette humeur d’indépendance, qui connaît ses surprises et ses voluptés volées à la vie, ne soit pas exempte de rapprochements, de charges et de combats, de coups et de blessures sanglantes, dans l’orgueil de vaincre et de ne pas céder le terrain. On a le quant-à-soi escarpé, l’entêtement obscure et terrible, des défenses acérées, relevées en crochets aux commissures des lèvres, et particulièrement meurtrières quand la fureur nous conduit à la ruée. […]

Il se dégage de nous une force à couper le souffle, une paix qui a sa volonté tenace, une conviction d’évidence que rien n’ébranle ; c’est en nous, découpé aux contours du corps, un espace compact de sauvagerie, comme si les nuits les plus noires s’étaient ralliées et condensées sous les muscles, et que ressortaient de l’ensemble, en participant d’elles, les forces primordiales du monde.

Jean-Pierre Otte, L’Amour en forêt, Paris, Éditions Julliard, 2001, p. 74-75.

SAPINS

Matrat souffrait de voir ce que devenaient les sapins hachés par les balles, écrasés par les obus. Une pareille destruction le scandalisait. (…) Il tuait pour tenter d’arrêter le saccage de la forêt bien plus que pour reprendre les provinces perdues par ses anciens.

Charles Exbrayat, Jules Matrat, Paris, Albin Michel, 1975, p. 55.

SAURER REGEN

Während alle trinken, nippen, plaudern, tuscheln oder einander stumm, wie Jorinde und Joringel, schwarzsamtene Trauer aus den Augen lesen, während der Prinz immer wieder

und dienstbeflissen sein Dornröschen wachküßt, Rotkäppchen der Großmutter Frechheiten wie »Besauf dich nicht wieder!« ins Ohr schreit, die Hexe - jetzt mit Brille - Hänsel mehr als Gretel betastet, Rumpelstilzchen galant dem Mädchen ohne Hände ein Glas Fliederbeerensaft an die Lippen setzt, die Böse Stiefmutter den aus Urzeiten herrührenden Streit zwischen Schneewittchen und Rapunzel schlichtet und Rübezahl, seitab, als wolle der Geist des Riesengebirges bäumeentwurzelnde Kraft zeigen, für die Pensionsküche auf Vorrat Holz klaftert; während all dies geschieht, ziehen Wolken auf und geht ein Regenschauer nieder, der neben dem Brunnen eine aus Glasröhren montierte Meßanlage ausschlagen läßt: worauf das Alarmglöckchen schrillt; wie überall im Land fällt auch hier saurer Regen, den die Märchengestalten fürchten. Da springt der Frosch von der Stirn der schlafenden Dame in den Brunnen, aus dem sogleich in enganliegender Taucherkleidung, jedoch gekrönt der Froschkönig steigt. Die damenhafte Prinzessin erwacht und reibt ihre Stirn, die soeben noch der Frosch bewohnt hat, als plage sie Kopfschmerz. Wie ihr der Froschkönig hochhilft und den Arm bietet, flüchten alle ins Haus, zum Schluß mit Hänsel und Gretel die Hexe, nachdem sie alarmierende Meßdaten vorgelesen hat: »Das hält selbst unser Märchenwald nicht aus.«

Günter Grass, Die Rättin, München, Deutscher TaschenbuchVerlag, 2015, S. 126-127.

SCHIFF ERDE

Sooft wir von Ratten hörten, die, nach menschlichem Urteil, feige ein Schiff verlassen hatten, so prompt wurde uns wenig später der Untergang des verlassenen Schiffes bestätigt. Es stimmt, rief die Rättin. Dieser Satz hat unseren Ruf gefestigt. Doch als es zum Schluß um das Schiff Erde ging, bot sich kein Planet zum Umsteigen an. Deshalb suchten wir unterhalb der menschlichen Bunkersysteme, Hoch- und Tiefbauten unterwühlend, Zuflucht. Auch legten wir Vorräte an, was während der Humanzeit nur die bengalische Reisratte tat.

Günter Grass, Die Rättin, München, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2015, S. 67-68.

SCHNEE

Ein kleines weißes Etwas, das direkt vor seinen Augen tanzte. Gleich darauf noch eines. Und im nächsten Moment war die Luft erfüllt von unzähligen winzigen Wolkenfetzen, die langsam schwebend zu Boden sanken. Egger dachte erst, es wären Blüten, die der Wind von irgendwoher getragen hatte, doch es war Ende September und um die Zeit blühte längst nichts mehr, schon gar nicht in dieser Höhe. Und da erkannte er, dass es schneite. Immer dichter fiel der Schnee vom Himmel und senkte sich auf die Felsen und auf die satten, grünen Wiesen. Egger ging weiter. Er achtete genau auf seine Schritte, um nicht auszurutschen, und alle paar Meter wischte er sich mit dem Handrücken die Flocken von Wimpern und Augenbrauen. Dabei stieg eine Erinnerung in ihm hoch, ein kurzer Gedanke an etwas, das sehr lange zurücklag, kaum mehr als ein verwischtes Bild. »Es ist noch nicht so weit«, sagte er leise, und der Winter legte sich übers Tal.

Robert Seethaler, Ein ganzes Leben, München, Goldmann, 2016, S. 154-155.

SEPTEMBRE

La poisseuse puanteur suspendue dans la chaleur de septembre, l’été épuisé: légumes pourris, melons, choux, huile rance, excréments, noires nuées de mouches, détritus, épluchures, ventres blêmes de poissons morts, ordures qui flottent et descendent mollement sur l’eau du quai.

Claude Simon, Les Géorgiques, Paris, Minuit, 1985, p. 57-58.

SERRA

Da Battipaglia in poi, di nuovo serre, serre, serre. Serre viola (insalatina riccia), verde acceso (cappuccia), rosse (pomodori) arrivano fino ai piedi dei condomini. Ci sono perfino limoneti in mezzo ai palazzoni. Un campo lasciato a maggese è ricoperto di fiori gialli, fucsia, viola, blu, e accanto, un campo di grano dal verde scintillante. Quanti colori in questo paese.

Francesca Melandri, Eva dorme, Milano, Arnoldo Mondadori, 2010, p. 258.

SILENCE

There was a strange stillness. The birds, for example – where had they gone? Many people spoke of them, puzzled and disturbed. The feeding stations in the backyards were deserted. The few birds seen anywhere were moribund; they trembled violently and could not fly. It was a spring without voices. On the mornings that had once throbbed with the dawn chorus of robins, catbirds, doves, jays, wrens, and scores of other bird voices there as now no sound; only silence lay over the fields and woods and marsh.

Rachel Carson, Silent Spring, Penguin, 2000 [1962], p. 22.

SILENZIO

Ogni paese ha il suo silenzio. Dipende dalla forma. Il silenzio di un paese concavo, appoggiato in una valle, è diverso dal silenzio di un paese convesso che sta in cima a una montagna. E poi c’è la disposizione delle case, la presenza della vegetazione, l’esposizione geografica, il fatto di essere a nord o a sud, la vicinanza o meno di una città, perfino il reddito ha influenza sul tipo di silenzio che percepisci dentro un paese.

Franco Arminio, Terracarne, Milano, Mondadori, 2011, p. 169-170.

SOLITAIRE

Solitaire, habitué à se passer des autres, Moulédous vivait dans la forêt devenue, pour lui, une sorte de refuge. Il en savait tout et lorsqu’un arbre deux ou trois fois centenaire mourait –le plus souvent abattu par le vent ou écrasé par la neige– il en souffrait comme de la perte d’un parent ou d’un ami. Un arbre met longtemps à mourir et, quand il s’agissait d’un de ces sapins géants qu’il connaissait depuis l’enfance, il passait près de lui de longues heures, le caressant, le consolant. C’est parce qu’on l’avait surpris à ce manège que Julien passait pour un peu demeuré

Charles Exbrayat, Ceux de la forêt, Paris, Albin Michel, 1977, p. 55-56.

SURFACE

For my own part I am pleased enough with surfaces—in fact they alone seem to me to be of much importance. Such things for example as the grasp of a child’s hand in your own, the flavor of an apple, the embrace of friend or lover, the silk of a girl’s thigh, the sunlight on rock and leaves, the feel of music, the bark of a tree, the abrasion of granite and sand, the plunge of clear water into a pool, the face of the wind—what else is there? What else do we need?

Edward Abbey, Desert Solitaire. A Season in the Wilderness, New York, Touchstone, 1968, p. XIII.

THÉ

Certes, on y connaissait des gens qui, soit ne mangeaient pas de viande, soit n’avaient pas commerce avec les femmes, ou bien ne se nourrissaient que d’herbes, mais jamais on n’avait vu sur le continent sans limite un homme qui n’eût pas de plaisir à siroter la boisson du paradis, cette boisson de légende que les Sahariens comparent à celle de l’oasis promise, eux qui n’ont pas goûté de breuvage plus savoureux depuis que le grand ancêtre a rapporté de Wâw les feuilles de l’arbre magique et les a introduites au Sahara, boisson dont ses descendants ont fait le fétiche inséparable de leur équipement et qu’ils préparent selon un rituel solennel; car elle est celle qui efface la fatigue du chemin et soulage la rigueur du voyage, qui calme la migraine, convient au chaud comme au froid, qui dissipe le chagrin et la douleur, emplit l’âme de joie et d’extase, celle dont le voyageur sent l’odeur à un jour et demi de distance et sur laquelle il se guide pour rallier le campement qui le sauvera de la soif et de la mort.

Ibrahim Al koni, Les Mages, trad P. Vigreux, Paris, Phébus, 2005 [1990], <Dar At-tanwir>, p. 208 -209

TERRE

Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, de forêts saignées à cendre, une planète d’ordure, un champ d’ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télévisions conçues pour leur distraction et notre assoupissement

Antoine Volodine, Des Anges mineurs, Paris, Éditions du Seuil, 1999, p. 47.

TREE

1) No one sees trees. We see fruit, we see nuts, we see wood, we see shade. We see ornaments or pretty fall foliage. Obstacles blocking the road or wrecking the ski slope. Dark, threatening places that must be cleared. We see branches about to crush our roof. We see a cash crop. But trees – trees are invisible.

Richard Powers, The Overstory, New York, W.W. Norton & Company, 2018, p. 423.

2) This is not our world with trees in it. It’s a world of trees, where humans have just arrived.

Richard Powers, The Overstory, New York, W.W. Norton & Company, 2018, p. 424.

TREMBLEMENT DE TERRE

Un tremblement de terre comme ça n’arrive qu’au cinéma. Je veux dire, le cinéma américain. Vous voyez, des vagues qui engloutissent des gratte-ciel, un cataclysme, la fin du monde. Non, vraiment, c’est hallucinant ce qu’ils disent. Ils ont même dit qu’une partie du Japon pourrait être engloutie, vous vous rendez compte ?

Laurent Mauvignier, Autour du monde, Paris, Minuit, 2014, p. 117.

TRONC

Par l’effet de la rapidité de notre marche, les troncs semblaient au loin se mêler comme dans une ronde, se superposer, et cette apparence de mouvement favorisait les aberrations visuelles. (…) Nous nous trouvions de la sorte dans une grande chambre forestière qui se déplaçait avec nous, les cerfs et les biches se tenant là-bas, quelque part, sur les côtés, espèce de ménagerie fixe, semblables à ces animaux de plomb soudés au même socle que les arbres, dans les boîtes de jeux pour enfants

Pierre Gascar, « La forêt », in : Le Règne végétal, Paris, Gallimard, 1981, p. 131-132.

TRUFFE

La truffe était aussi un trésor caché. Y avait-il un autre trésor que la truffe ? Ce fruit tombé du ciel, offert par le néant, qui jaillissait de la terre. Un arôme errant dans l’absolu, que les vents répandent et ramènent au sol. Les éclairs s’unissent, conjoignent les tonnerres et donnent naissance à ce fruit magique du cœur de l’anéantissement.

Ibrahim Al koni, Poussière d’or, trad Mohamed Saad Eddine El Yamani, Paris, NRF Gallimard, 1998, [1990], <Dar At-tanwir> , p.122

 

UROGALLO

Una volta, guardando un ramo, o un passero, o una foglia stagliarsi oltre la finestra, era sempre aperta la possibilità che ramo, foglia, passero uscissero dai loro contorni, facessero corpo con noi, con l'aria tra di noi. E lì potevamo sentirli di più, tanto da lasciare che si liberassero di nuovo e finalmente, qualche volta, con un po' di voglia e forma, sarebbero stati una visione. Allora eravamo contenti e ci bastava.

Mario Rigoni Stern, Il bosco degli urogalli, Einaudi, Torino 2000, p. 21.

VACHE

Regardez ces vaches au pied des éoliennes. Ce sont des pubs. Elles ont été achetées par les départements marketing de la restauration pour masquer les abattoirs, placées autour des chemins de fer afin de donner l’illusion aux passagers que les vraies vaches existent encore.

Camille Brunel, La Guérilla des animaux, Paris, Alma, 2018

VENT

Le bruit du vent et de la mer crie dans ses oreilles, tantôt à gauche, tantôt à droite, mêlé aux petites détonations que font les mèches de ses cheveux contre ses tempes. Parfois le vent prend une poignée de sable qu’il jette au visage au visage de Lalla. Elle doit fermer les yeux pour ne pas être aveuglée. Mais le vent réussit à faire pleurer ses yeux, et dans sa bouche, il y a des grains de sable qui crissent entre ses dents. »

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, Folio, p 79

VERT

Tout est vert. Vert tendre, vert gazon, vert printemps. Partout des feuilles nouvelles se déploient, hésitantes et lumineuses. Des verts frais, humides, juvéniles. Des verts précoces et furtifs. Les uns acides, jaunissant, d’autres crus, récents. Des verts déjà vigoureux, des céladons timides, des verts de chrome et de cuivre, des verts éphémères, inconstants, des verts aux reflets orange, des transparences ocre, jaunes à contre-jour. Dorées dans le soleil. Je nage dans un couloir de lumière.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, Paris, P. O. L., 2012, p. 273.

VILLAGE

1) Devenus des villages-rues, ils avaient tenté de détourner à leur profit une partie du flux automobile, accueilli comme une armée de libération, avec les symboles joyeux de la vitesse — stations-service colorées, garages surplombés d’un Bibendum Michelin, snack-bars et restoroutes à l’effigie d’une huile

Aurélien Bellanger, L’Aménagement du territoire, Paris, Gallimard, 2014, p. 36.

2) Rien n’est beau comme un village à demi caché sous le feuillage des arbres, ainsi qu’un nid d’oiseau. Les maisons apparaissent plus blanches, plus coquettes, plus avenantes au milieu de cette verdure ombreuse qui leur donne la fraîcheur et l’abri. Il faut donc respecter et conserver pieusement les vieux arbres qui ornent les avenues et parfois les places du village, entourent son église, son cimetière. Ils donnent au village sa physionomie particulière, le font reconnaître de loin, le fixent dans les souvenirs de ceux qui l’ont quitté et, dans l’exil lointain, rêvent du pays absent.

 Hubert Mingarelli, Quatre soldats, Paris, Seuil, 2003, <Points>, p. 14.

VILLE

Jules s’enfonça dans la ville comme il entrait dans la forêt, mais au lieu de quitter le bruit des champs pour la quiétude des arbres, c’était le silence qu’il abandonnait pour pénétrer dans une rumeur dont le seul écho lui donnait le vertige, l’empêchant de respirer à l’aise.

Charles Exbrayat, Jules Matrat, Paris, Gallimard, Collection Blanche, p. 152.

VISIONE

Una volta, guardando un ramo, o un passero, o una foglia staglairsi oltre la finestra, era sempre aperta la possibilità che ramo, foglia, passero uscissero dai loro contorni, facessero corpo con noi, con l'aria tra di noi. E lì potevamo sentirli di più, tanto da lasciare che si liberassero di nuovo e finalmente, qualche volta, con un po' di voglia e forma, sarebbero stati una visione. Allora eravamo contenti e ci bastava.

Stefano Del Bianco, Ritorno a Planaval, Como, LietoColle, 2018, p. 23.

VOYAGER

1) On pourrait dire que voyager, c’est transcrire dans l’espace une « intranquillité » que l’écriture fixe dans les lettres, c’est fuir sans cesse, d’éphémère façon (et finalement inutile, bien sûr), le sentiment d’un refus éprouvé,

Olivier Rolin, Mon galurin gris, Paris, Seuil, 1997, p. 10.

2)  Voyager, c’est donc se trouver sans cesse confronté à des situations, des mœurs, des choses nouvelles. C’est renouer un peu, un moment, avec le travail de l’infans qui, pour découvrir les choses, doit découvrir le langage qui les dit. Pour voir ce qu’on n’a pas vu, fixer l’image.

Olivier Rolin, Mon galurin gris, Paris, Seuil, 1997, p. 14.

WILDERNESS

A man could be a lover and defender of the wilderness without ever in his lifetime leaving the boundaries of asphalt, powerlines, and right-angled surfaces. We need wilderness whether or not we ever set foot in it. We need a refuge even though we may never need to go there. I may never in my life get to Alaska, for example, but I am grateful that it’s there. We need the possibility of escape as surely as we need hope; without it the life of the cities would drive all men into crime or drugs or psychoanalysis.

Edward Abbey, Desert Solitaire. A Season in the Wilderness, New York, Touchstone, 1968, p. 129.

ZOO

He was standing where any zoo patron could stand, and there was no danger or special privilege. Still, no one was around – he was alone with her – and he was content. It was not to claim the animal’s attention that he was here but to let her claim his. She was the only one of her kind for thousands of miles, across the wide seas. What person had known such separation?

Lydia Millet, How the Dead Dream, Vintage 2009, p. 145.

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