La Malchimie: de la littérature pour traiter la terre.

Entretien de Gisèle Bienne avec Pierre Schoentjes

Depuis 1976, date de la parution de Marie-Salope ou la Jeune fille et la vie,  très remarquée, Gisèle Bienne développe une œuvre exigeante où se détachent Paysages de l’insomnie (2004) et La Ferme de Navarrin (2008), qui témoignent de sa sensibilité envers la souffrance de ceux qui ont participé à la Guerre de 14. Lectrice exceptionnelle, c’est régulièrement en dialogue avec d’autres écrivains qu’elle construit son œuvre ; ainsi dans Katherine Mansfield dans La Lumière du sud (2011) texte dans lequel elle part sur les traces –lieux et écrits– de l’auteur de Prélude. Dans son dernier récit La Malchimie, elle se souvient du dernier récit de David Rieff, Mort d’une inconsolée, pour retracer la fin de vie d’un ouvrier agricole, mort d’un cancer consécutif à l’utilisation intensive de produits phytosanitaires. La souffrance est ici celle d’une sœur, alter-ego de l’écrivaine, que la souffrance subie par un être profondément aimé conduit à s’interroger sur la manière dont nous polluons les paysages et empoisonnons le vivant.

On se reportera au site de l’écrivaine : https://giselebienne.jimdo.com/romans-et-essais/

 

Pierre Schoentjes : Dans ton dernier « récit », tu reviens sur le monde agricole que tu connais bien pour y être née, même si ton univers premier –où les livres tiennent d’ailleurs une place centrale– est d’abord citadin. Loin de moi l’idée de vouloir embrayer sur l’opposition convenue entre l’univers citadin et le monde rural, mais une question : existerait-il un malentendu persistant sur le monde paysan sur lequel semblent peser des clichés tenaces?

Gisèle Bienne : Ma mère était rémoise, elle a épousé un homme qui, dans l’Aube, en Champagne crayeuse, possédait une petite ferme (les premiers achats de terre remontaient à l’An II de la République). Je suis née et j’ai grandi dans cette ferme, au sein d’un gros village, pas d’habitat dispersé, des « maisons-rue ». En face de notre belle maison, par exemple, se trouvait la perception, un peu plus loin le bureau de poste.

Le monde « paysan », je l’ai connu dans l’enfance et l’adolescence quand le travail des champs, peu mécanisé, se faisait encore, pour une grande part, à la main et que je l’accomplissais en compagnie de mon jeune frère, « Sylvain », dans La Malchimie. C’est pourquoi lui et moi, ayant travaillé ensemble pendant dix étés consécutifs, sommes liés à la ferme comme « par l’attache d’une botte de paille », c’est pourquoi aussi je suis tellement affectée par sa mort liée à son métier.

« Paysan », un terme que les poètes utilisaient avec fierté, un paysan, un « résistant », un « réfractaire », « un penseur solitaire » quelqu’un qui ne s’en laisserait pas compter et qui posséderait un savoir ancestral. De même les étudiants de mai 68 s’en servaient dans leurs slogans : « ouvriers-paysans, unissez-vous ». Ils n’auraient jamais usé du terme d’ « agriculteur ». Notons qu’en mai 68, les enfants de paysans étaient rares dans les universités, à peine 5%.

Ce monde a « évolué ». Les fermes se sont agrandies, les sols se sont chimiquement « fertilisés », le paysage sous le coup des remembrements des années 60 et 70 a changé. Grands champs, grandes cultures, chemins élargis pour faciliter le passage des nouveaux outils, arrachage des arbres et des haies, disparition des vergers, arasement des talus. Ce n’est plus, alors, l’outil qui s’adapte à la terre mais la terre à l’outil.

« Paysan » : on songe au travail en commun, en équipe à la saison des fenaisons et des moissons, à l’univers de Giono, très idyllique selon moi. « Agriculteur », on voit au contraire un travail individuel. Il me semble que nous avons tous l’image d’un homme enfermé dans la cabine de son tracteur et travaillant avec d’immenses engins une immense parcelle de terre.

« Paysan » ! Le compliment. « Paysan » ! L’insulte.

Evidemment, cela varie selon les situations et les milieux.

Peut-on parler d’insultes banalisées et d’un certain mépris de classe ? Assurément. Paysan, pecnot, culs-terreux, bouseux, etc. Je ne sais si des « intellectuels » plus ou moins politiquement corrects continueront longtemps encore à considérer la plupart des paysans comme des sortes d’arriérés. Les cultivateurs que j’ai fréquentés, et fréquente toujours,  étaient attentifs au monde, ils manifestaient du respect pour les livres, de la considération pour le savoir, de la curiosité pour les langues étrangères.

Mon père était un homme de gauche. Son père, qui avait dû faire, à contrecœur comme à contrecorps, la Première Guerre mondiale s’était rallié aux idées de Jaurès et avait adhéré à la SFIO, il était donc devenu radical-socialiste (On le retrouve dans Paysages de l’insomnie et Les fous dans la mansarde.) Il avait fondé une troupe de théâtre et un syndicat. Il tenait volontiers le rôle d’écrivain public pour les ouvriers, les saisonniers, les journaliers qui, d’origine étrangère – des Polonais en particulier – avaient besoin d’aide pour remplir des papiers (Il est vrai que je parle ici des propriétaires terriens et non des fermiers.)

Ce monde, si on ne le perçoit pas « de l’intérieur » est sujet à des interprétations contradictoires ou erronées. Monde ouvert / monde fermé ; dur / généreux ; réactionnaire / progressiste ? En ce qui concerne les « mentalités », la grande différence résidait pour moi – et elle ne concerne pas que les paysans – entre les familles très catholiques et celles qui l’étaient moins ou pas du tout. Les « très catholiques », je l’ai souvent constaté, étaient rigides. Peu d’humour, de spontanéité, de joie de vivre, de discussions libres mais la religion du travail, la résignation aux coups du sort et la soumission à Dieu.

Mon père n’était pas un ami de l’Église ni un fanatique du travail, c’était d’abord un jouisseur. Il n’avait pas non plus un rapport « borné » à la terre. Nous étions, et ce fut important pour nous tous, essentiellement de la plaine. Et cette grande plaine blanche, cette terre de craie fine et soyeuse, qui se déployait lisse et ferme comme un désert, nous ouvrait quotidiennement des horizons neufs. L’espace venait à nous joyeusement en dépit de l’éventuelle difficulté et de la quantité de travail à abattre chaque été.

P.S.: Tu explores depuis longtemps dans tes romans le rapport au paysage, cela a été le cas dès Marie-Salope où on lisait par exemple : « La maison a perdu ses formes, le paysage a des contours fantastiques, il est spectral. Le soleil fait mal aux yeux, et leur ouïe à eux, le père et la fille, est aussi aiguisée que celle des bêtes » (La brûlure suivi de Marie Salope, Paris, Actes sud, 2015 [1976], p. 101). Cet intérêt ne s’est pas démenti dans tes livres qui, comme Paysages de l’insomnie, reviennent sur l’expérience de 14-18, dont l’ombre a marqué ta famille. Côté soleil, l’importance des lieux ne s’est pas démentie ; avec Katherine Mansfield dans La lumière du sud tu leur fais jouer un rôle essentiel pour saisir la personnalité de l’écrivaine de Prélude. L’environnement concret n’est jamais une simple toile de fond, mais un acteur à part entière. Ici, une fin et un début de journée encadrent un chapitre : « Le soir tombe sur la mer rose. Derrière Sanary, la lune se lève dans un ciel jaune pâle » et « les chiens savent qu’elle est là ». Des pêcheurs rentrent leurs barques. […] Une tartane appareille, deux autres navires lèvent l’ancre. Des pêcheurs arrivent sur le port, le premier oiseau chante. Avant d’entamer sa journée, Katherine embrasse ses roses. Les fleurs lui sont des épiphanies, leur beauté console de tout.» (Katherine Mansfield dans la lumière du sudParis, Actes Sud, 2011, <Un endroit où aller>, p. 16-18.)

G.B.: Nous travaillions dans ces vastes étendues plus souvent que dans le bocage situé en contrebas du village et nous y travaillions principalement dès la fin du printemps à l’arrivée de l’automne, des mois plutôt ensoleillés. Horizons donc, dégagés, fuyant sous nos pas, longs chemins blancs comme je l’ai souligné, d’une blancheur magnétique dans la lumière de l’été,  absence de repères, les haies sont rares, les arbres aussi. Vous êtes à la fois d’ici et d’ailleurs, propulsés sans cesse plus loin en imagination. Elle est agréable cette sensation d’infini et de « reliance » à d’autres pays, c’est même assez grisant. Je vais bientôt faire paraître chez un éditeur des Ardennes un texte qui a pour titre Voyage au cœur de la plaine. J’en livre ici, pour situer l’insituable, un extrait, le début : « Je suis née dans la plaine, dans la craie, dans la blancheur presque parfaite de la craie, au milieu de nulle part, un trou dans un grand tout, un point dans la diagonale du vide, cette zone à faible densité de population qui se déploie comme un long ruban de la Meuse  aux Landes. Pourquoi dire le nom, le situer sur la carte quand l’endroit nous plaît par son absence d’identité, son côté universel. Ici c’est ailleurs, ailleurs c’est ici. J’ai découvert le ciel et ses étoiles dans l’infini des champs de blé. Nous ne nous demandions pas si nous aimions on non la plaine, elle était là, elle est là, grande nappe attractive. Nous allions sur ses chemins avec la sensation de la survoler ou d’y cavaler sans qu’aucun obstacle ne se dresse entre le ciel et nous. Plus tard, j’ai saisi comment son immensité, son dénuement, sa moderne géométrie avaient pu orienter nos goûts et façonner partiellement nos caractères. » Je dis volontiers que je suis de nulle part, si ce n’est d’une maison, mais là je renvoie à mon livre La Brûlure.

Ma sensibilité aux paysages remonte donc à l’enfance et m’a menée à découvrir de tout autres lieux où joue cette notion de perspective : voir loin. Respirer. Ainsi la mer, les plaines, le désert, et la montagne qui nous offre des vues splendides. Lieux peuplés ou non, cultivés ou non, domestiqués ou demeurés sauvages ; lieux, maisons, habitants, j’établis autant que possible avec eux de fructueuses relations, de là mon goût pour la vie dans sa diversité. Je possédais ce goût, enfant, je n’ai fait que continuer à le cultiver. C’est pourquoi j’ai lu avec grand plaisir le Journal de Katherine Mansfield, laquelle réagit à tout ce qui l’environne, tout ce dans quoi elle baigne, activités humaines, qualité de la lumière, éclat et parfum des fleurs, atmosphère des chambres d’hôtel, conversations de rue, beauté, rudesse, précision des gestes, timbre des voix ; lu avec grand plaisir aussi Blaise Cendrars, « l’homme des cinq continents », qui est presque un lieu en lui-même.

Gisèle Bienne

P.S.: On l’a vu déjà, ton écriture est aussi une écriture où les impressions sensorielles sont importantes. Tu t’efforces à faire éprouver la réalité sensible aux lecteurs. Pas seulement en faisant voir, mais en conviant l’ensemble des sens. Cela donne des petites notations comme celle-ci « il enfonce ses bras dans l’avoine du coffre. Les grains grouillent entre ses doigts » (Paysages de l’insomnie, R. Grenier préf., Paris, Climats, 2004, p. 30). Cela équilibre habituellement une tendance très marquée aussi, qui consiste à structurer tes romans à partir de réminiscences de lectures. Dans ton dernier roman s’invite David Rieff, qui revient dans Mort d’une inconsolée sur la maladie de sa mère, Susan Sontag.

G.B.: Que dire du geste d’écriture ? J’accompagne et je me sens parfois accompagnée. David Rieff ne le saura peut-être jamais mais son récit m’a vivement intéressée, il m’a happée et aussi bouleversée. Parce que ça se passe comme ça, ce qui touche aux grands malades, à l’évolution de leur mal, aux soins intensifs, à ce que nous nous avouons ou nous nous cachons, à la menace de mort, à nos mensonges nécessaires ou nos étranges silences. Il me faut dire que j’ai découvert son livre à un moment crucial : mon frère (l’ouvrier agricole) venait d’être hospitalisé à Reims pour une leucémie aiguë. Susan Sontag, atteinte plusieurs années auparavant d’un mal semblable, possédait une énergie extraordinaire qu’elle n’imaginait pas perdre un jour. Elle ne pouvait pas mourir. Pas elle. Elle avait déjà lutté contre deux cancers et subi de lourdes thérapies, elle demandait à son fils qu’il la soutienne dans ses chances de survie, parce que la science en ses progrès devrait pouvoir faire reculer la redoutable échéance. Si elle survivait, une vie nouvelle l’attendait qu’elle consacrerait à l’écriture, mais exclusivement à l’écriture de fiction. J’ai vu là un être vivant se dresser, jour après jour, avec chaque fibre de son corps et tout son potentiel psychique contre la mort. Ce livre, Mort d’une inconsolée, les derniers jours de Susan Sontag, m’a soutenue tandis que je soutenais mon frère parce qu’il posait de vraies questions et ne mentait pas. C’est très fort.

P.S.: Un des passages de ton œuvre qui m’a très fortement marqué figure dans La Ferme de Navarin. Tu y montres comment la guerre a fait disparaître des habitations et même des villages entiers. Des traces resurgissent néanmoins ponctuellement : « Je sais maintenant que plusieurs personnes sont allées à la recherche de la maison de leurs parents à l’intérieur du camp de Suippes, qu’elles en ont retrouvé l’emplacement grâce aux lilas qui fleurissent en mai, à certaines fleurs de jardin qui s’obstinent à dire le souvenir, à quelques débris de tuiles et de pierres, aux éboulis de murs que l’herbe a recouverts. Perce-neige, primevères et violettes : douceur, beauté des fleurs dans cette zone à l’atmosphère inquiétante, chargée de mélancolie » (La Ferme de Navarin, Paris, Gallimard, 2008, <L’un et l’autre>, p. 72).

Tu anticipes par un certain biais l’enquête d’Isabelle Masson-Loodts sur les Paysages en bataille: Les séquelles environnementales de la Grande Guerre (2014) qui regardera en journaliste une réalité que tu explores en romancière : la destruction de la nature du fait de la violence guerrière. Tu as toujours été attentive aux blessures, des hommes évidemment, mais des paysages aussi. Mais tu sembles aujourd’hui moins optimiste sur les possibilités qu’aurait la nature à se régénérer.

G.B.: Certains paysages sont quelquefois bizarrement sauvegardés à cause des catastrophes qui les ont secoués. Rien de plus dépaysant, frappant même, que de se trouver en des lieux où le temps ne passe plus, où le temps s’est comme arrêté. Ainsi le camp militaire de Suippes en Champagne, dans la Marne. La région avait été classée en zone rouge après la guerre de 14-18. L’armée s’est saisie d’une large enclave pour, à la fin de cette guerre, en faire un terrain militaire toujours en activité. Les habitants, des paysans pour la plupart, ont été expropriés mais n’ont cessé de porter leur ancien habitat dans leur cœur. Passant outre le règlement militaire, ils trouvaient le moyen de pénétrer dans le camp, d’aller rejoindre ce qui avait été pour des générations de paysans, de bergers ou d’artisans, un périmètre de vie, d’en rapporter des « souvenirs », un bras de pompe à eau, une auge de pierre, des branches d’arbres qu’ils grefferaient sur leurs nouvelles plantations ; un morceau de carrelage, des bulbes de fleurs, que sais-je ? Petits morceaux de mémoire arrachés au désastre.

Je me suis rendue dans ce camp. Un ami m’y conduisant voulait me réserver une surprise. Ce fut plus que cela ! D’abord pas un bruit, des chemins blancs, de la lande, ce qu’on appelle ici des « savarts », des pinèdes, des broussailles, des herbes hautes, des fleurs sauvages, un lièvre, des libellules, puis le chant d’une fauvette, un rouge-gorge qui nous accompagne, les ruines de l’église des Hurlus, l’emplacement de la ferme de Beauséjour, l’ancienne route de Tahure qu’avait gardée l’artilleur Guillaume Apollinaire. On sort du camp et l’on a en face de soi le monument ossuaire de la ferme de Navarin. C’est par là que Cendrars a laissé sa main droite le 28 septembre 1915. Lieux qui m’ont hantée, lieux de vie, de mort, de mémoire, des entre-deux, c’est « l’éternelle émotion » et tout autour les grands champs d’aujourd’hui, les colzas jaune citron, les blés vert tendre, le silence. Pas une « mauvaise » herbe, ni mulot, ni papillon, ni lapin de garenne, quelques corneilles. Tel est le spectaculaire contraste. Une campagne propre, lisse, soignée, traitée. Maltraitée…

P.S.: Dans ton dernier roman La Malchimie (Paris, Actes sud, 2019, <Un endroit où aller>) tu renoues avec des préoccupations anciennes mais cette fois tu prends le parti (rare dans la littérature française contemporaine, longtemps peu curieuse d’écologie) de te focaliser sur les dommages que l’agriculture industrielle inflige à la terre et à ceux qui la travaillent en première ligne. Le titre fait résonner « chimie » et « alchimie », mais il faut imaginer celle pratiquée par des apprentis sorciers qui s’appelleraient Monsanto et surtout Bayer. Ta narratrice, Gabrielle, qui apparaît comme ton double, revient sur la maladie de son frère, atteint d’une leucémie aiguë vraisemblablement consécutive à l’utilisation de produits dits « phytosanitaires ». Le « récit » (et pas « roman ») est l’occasion de conduire une double exploration : d’une part sur des enjeux écologiques majeurs de l’autre autour des rapports très forts qui lient la narratrice à son frère.

G.B.: Ceux qui travaillent la terre « en première ligne »…, dis-tu très justement. Mon frère, mon compagnon de jeu et de travail dans l’enfance, joyeux, joueur, vivant (nous étions inséparables), a fait figure de fantassin… Si les champs nous apparaissent, vus de la route, si parfaitement lisses, ce n’est pas sans raison. Ils sont rigoureusement « traités ». Ces produits dits phytosanitaires, phytopharmaceutiques – les herbicides, fongicides, pesticides, les tueurs de « parasites », mon frère les manipulait à longueur de saison. Il mélangeait plusieurs de ces produits qu’il déversait dans une cuve avant de les épandre dans les champs de son patron, un céréalier. Cette chimie a fait son apparition massive dans les années soixante-dix. Nos trajectoires à mon frère et moi ne sont alors plus les mêmes, je le dis dans La Malchimie : « Sylvain et moi traçons notre sillon de chaque côté d’une ligne de démarcation qui s’est creusée malgré nous. Je suis étudiante, il conduit le tracteur de son patron, laboure, ensemence, moissonne les champs de son patron et les « traite ». « Traiter », il a commencé jeune. On traite contre les maladies, pour les rendements, la propreté. On traite dans la plaine de façon préventive, curative, et intensive toujours. On traite, c’est radical et ça rapporte. Les engrais, les produits phytosanitaires, la terre absorbe tout cela. Son blé, aux épis drus et courts sur tige, donne en moyenne cent quintaux à l’hectare, dans certains endroits ça grimpe jusqu’à 110 ou 120 quintaux, on les appelle « Les 120 ». La plaine et le vignoble sont gâtés « côté traitements », la vigne cinq fois plus peut-être que les champs.»

La maladie qui l’a frappé nous a beaucoup rapprochés. Il était hospitalisé à Reims où j’habite, je lui ai rendu de fréquentes visites. Nous avons parlé, échangé – des souvenirs communs remontant à l’époque où nous n’utilisions ni engrais ni pesticides, où les prairies grouillaient de petits animaux, où l’alouette chantait dans le ciel de la plaine, où chaque animal domestique avait un nom… où… où…

P.S.: La critique de l’industrie chimique est assumée, et elle résonne avec des questions d’actualité majeures. Mais est-ce que ta proximité avec Sylvain, l’amour profond que la narratrice lui porte depuis leur enfance, ne t’a pas empêché de questionner la responsabilité de l’utilisateur final. En faisant de Sylvain un ouvrier agricole, qui ne porte donc pas la même responsabilité que son patron, tu évites en partie le problème, mais il demeure. D’autant que –comme ton livre n’est pas [qu’]un réquisitoire– tu soulignes l’amélioration apportée par les traitements. Gabrielle rappelle que pendant son enfance il n’y avait pas toujours « un œuf à manger en entier par personne » ; après l’apparition des traitements, les choses changent : « On a vu le changement quand les engrais ont arrivés […] Et quand les produits de traitement ont été mis sur le marché, les rendements ont monté en flèche. La terre qu’on cultive de nos jours et celle qu’on a connue, il est exact que cela fait deux. » (LM, p 48). C’est toute la (re)lecture des Trente glorieuses qui est ici en jeu, une époque qui a façonné notre monde d’aujourd’hui, toujours productiviste. Tu risques cette phrase assez terrible : « Que laisseront-ils derrière eux ? Un enfer lisse proposé comme l’image d’un paradis, des champs chimiquement nettoyés, uniformes, tristes. » (LM, p. 113) 

G.B.: Je ne « fais » pas de Sylvain un ouvrier agricole, il l’était, et, notons-le encore, on parle rarement des ouvriers agricoles dans les livres. Faire entendre sa voix, livrer son histoire, montrer nos « évolutions » à lui comme à moi, nos points de rencontre, nos différences, m’importait. Les céréaliers n’emploient en général qu’un seul ouvrier, celui-ci accomplit souvent ce « délicat » boulot en toute ignorance des dangers. L’ignorance, entretenue par les firmes de l’agrochimie, a duré longtemps chez les agriculteurs, et non seulement chez eux, nous ne pouvons le nier au risque de commettre une erreur. Pendant les Trente Glorieuses, le « tout-chimique » envahit de nombreux secteurs. La publicité que Monsanto a organisée autour du Roundup relève du conte de fée. Une voix douce, féminine, enveloppante, voix de sirène, le présente comme un produit aux mille vertus, presque entièrement biodégradable et ami de la nature. Nombreux sont les agriculteurs qui, à présent, en attestent. Il leur fallait sortir d’une relative pauvreté, vivre plus confortablement, assurer un avenir à leurs enfants, ils ont eu recours à ces produits dit « scientifiques », ils ont fait confiance à la science, ne se sont pas interrogés… davantage. Ils reconnaissent désormais que les firmes leur ont menti, qu’on les a trahis. Je renvoie au beau travail que mène en France l’association « Phytovictimes », à l’initiative de l’agriculteur Paul François (il poursuit Monsanto en justice, le jugement sera bientôt rendu). Association très active qui informe et prévient les utilisateurs, rencontre dans les lycées agricoles les futurs agriculteurs, maraîchers, viticulteurs… Il y aurait beaucoup à dire sur les changements qui s’opèrent actuellement, ici ou là, quant aux travaux des champs. J’aborde la question dans mon livre mais je suppose que plusieurs essais qui paraissent actuellement l’approfondissent. Les éditions Actes Sud agissent en ce sens.

Les « poisons » contenus dans les pesticides de Bayer, Syngenta et Monsanto ont donc, pendant plusieurs décennies, agi lentement, sournoisement, sur l’organisme des hommes. Plus rapidement sur celui des insectes et des petits mammifères qui vont disparaître de ces terrains d’action puis de l’environnement. La pollution touche la terre, l’eau, l’air, le vivant. C’est d’une tristesse infinie. Aujourd’hui, et depuis une dizaine d’années, sont enfin venues les interrogations face aux maladies (Parkinson, lymphomes non hodgkiniens, leucémies…) qui touchent le monde agricole et aux morts importantes qui s’ensuivent.

P.S.: Malgré ta dénonciation de La Malchimie, tu n’es pas aveuglée et tu notes que c’est la même chimie qui tue et qui guérit. Tu rappelles ainsi l’origine de la chimiothérapie qui s’est développée aussi à travers des observations qui remontaient à l’usage du gaz moutarde pendant la première guerre mondiale : « En s’attaquant à la moelle osseuse le gaz moutarde a pour effet d’amenuiser les défenses immunitaires et de bloquer le renouvellement des cellules du sang. Les débuts obscures de la chimiothérapie remontent à la découverte de son action sur certains types de cancer » (LM, p. 59). L’on pourrait dire que c’est ironique mais ne serait-ce pas aussi l’indice du fait que les avancées scientifiques doivent être considérées dans un cadre où l’idée de progrès doit toujours être problématisée, voire mise en question?

G.B.: Le progrès suit une marche aveugle, parfois terrifiante. Les géants de la chimie tiennent une partie du monde dans leur main et ne laissent rien leur échapper. Mon frère va mourir victime de l’utilisation massive des produits Bayer, entre autres… et c’est ce même Bayer qui fabrique les poches de chimio avec lesquelles on a tenté de le guérir à l’hôpital. C’est diabolique. Là, je reste sans voix. Ceci en guise de conclusion : qu’on lise la « lettre à un médecin » qui figure dans La Malchimie. Je ne pourrais en dire davantage.

P.S.: La Malchimie est un récit très informé, mais pas un récit d’enquête au sens habituel : ce n’est pas un de ces romans d’enquête où la part créative est faible (au deux sens du terme) et que l’on publie d’autant plus volontiers en France que le journalisme d’investigation n’y possède pas le statut littéraire qu’on lui confère aux USA. Que l’on pense dans l’univers de La Malchimie au livre de Duff Wilson Fateful Harvest. The Story of a Small Town, a Global Industry (2001) qui montrait comment les petits paysans s’étaient fait gruger en se laissant vendre des déchets de l’industrie comme fertiliseurs… tuant petit à petit les terres en les gorgeant de métaux lourds. Toi, tu inventes une forme nouvelle, qui emprunte à l’enquête, fait une place au discours scientifique mais tisse aussi une espèce d’autofiction tournée vers le monde extérieur. Comment cette forme, hybride, s’est-elle imposée pendant l’écriture?

G.B.: « Se laisser gruger », eh oui… sous couvert de bénéfices. On a vu pendant toute une période, ici, en Champagne la terre du vignoble se couvrir des déchets des poubelles parisiennes, déchets broyés, plastiques, immondices, soi-disant dans la perspective d’alléger le sol. Le vignoble en bleu plastique et l’or dans les bouteilles aux étiquettes flatteuses, à votre santé ! Tout ce qu’on a vu, ou pas vu…

Je ne sais ce que j’invente comme forme littéraire dans La Malchimie. C’est un regard, ce sont certaines connaissances qui m’appartiennent depuis l’enfance, que je dois pour une part à mon père, qui m’ont guidée inconsciemment. C’est aussi la « mort injuste de mon frère » qui m’a mise en travail. Il était un livre, ce frère, une personnalité si riche et attachante. Je l’ai accompagné pendant neuf mois. Je croyais être informée au sujet de Bayer-Monsanto, j’ai pu constater travaillant sur leur histoire que je l’étais bien peu. Se lancer dans un procès contre ces firmes n’était pas concevable. J’ai écrit ce livre qui est passé par différentes phases d’écriture, jusqu’à ce que je m’arrête sur la musique des phrases, réduise le côté documentaire et l’intègre à l’ensemble. Alchimie de l’écriture. Il le fallait, il le fallait…

P.S.: De manière générale, penses-tu qu’une prise de conscience écologique plus forte –qui a mis en France hélas plus de temps à s’imposer que dans les pays du Nord– pourrait pousser les auteurs à réinventer le roman, le récit ? Je pense en particulier au défi que constitue le fait de rendre compte d’un problème comme le réchauffement climatique ou celui la disparition des espèces à travers le genre romanesque, traditionnellement centré sur l’homme. Comment la littérature d’imagination peut-elle dire autrement que sur le ton du constat –qui est déjà celui des scientifiques et des journalistes– que « s’il y a des victimes parmi les hommes, il y en a plus encore chez les animaux » (LM, p. 45) ?

G.B.: Question des plus importantes. J’aime les bêtes, je leur ai consacré un livre autrefois, Bleu, je veux (Le Seuil, Points-Virgule). Mais les freins, en France, sont puissants. La politique politicarde est trop présente. On vit loin de la nature ou bien on continue d’en entretenir une vision idyllique, touristique, rien de très actuel. On « consomme » la nature, on s’y régénère. Le véritable contact avec un monde autre que citadin manque, et ce contact, cette sensibilité à la nature dans son vaste ensemble est nécessaire pour nourrir un projet d’écriture. Le danger est que fleurissent des romans qui prennent pour sujet la défense de l’écologie parce que ce sujet, justement, serait de mode. J’ai déjà rencontré quelques personnes qui, d’abord, avaient l’intention d’écrire un essai là-dessus, puis se sont rétractées pour se diriger vers le roman (un thriller qui toucherait le grand public…) et qui me demandaient un avis ! J’avoue avoir été étonnée.

 

Pour citer cet article:

Gisèle Bienne, Pierre Schoentjes, « La Malchimie: de la littérature pour traiter la terre. Entretien de Gisèle Bienne avec Pierre Schoentjes »    in Literature.green, Avril 2019,  URL: https://www.literature.green/la-malchimie-de-la-litterature-pour-traiter-la-terre/, page consultée le [date]. 

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