Concilier littérature et technologie : écrire internet sous le joug de la question écologique

Entretien d’Aude Seigne avec Bouchra Sadqi

 

Quoi de plus naturel pour nous que de taper des mots sur notre clavier pour chercher une information, envoyer un mail ou juste exposer notre dernière photo aux regards de nos contacts dans un réseau social. Mais derrière ces gestes anodins, des milliards de câbles transatlantiques compromettent la paix du royaume sous-marin. C’est cette contradiction qui ébranle l’esprit de la jeune écrivaine suisse et alimente sa toile fictive Une Toile large comme le monde, paru aux éditions Zoé en 2017.  Un roman qui concilie littérature et technologie sous le joug de la préoccupation écologique.

Aude Seigne, fidèle à ses habitudes, transgresse les attentes des lecteurs, les emportent dans les quatre coins du globe avec des personnages conscients des dangers écologiques et sociaux d’internet et qui font tout pour couper le système. Une réflexion poétique sur un monde matériel qui vient après des réflexions sur le voyage et sur soi à travers  ses Chroniques de l’Occident nomade et son roman Les neiges de Damas parus chez le même éditeur en 2011 et 2015.

 

 

Bouchra Sadqi : Passionnée de voyage, vous en faites une thématique fortement présente dans votre œuvre. Chroniques de l’Occident nomade, votre premier livre, relate les souvenirs de votre périple commencé  à l’âge de quinze ans,  Les neiges de Damas roman dans lequel Alice « cherche quelque chose dans le monde, au plus loin, au plus étranger, aux extrémités » (ND, p. 15) débarque en Syrie pour explorer la civilisation mésopotamienne et finit par découvrir l’atrocité de la guerre. Le choix de l’errance et du nomadisme est-ce, pour vous, une voie pour repenser le monde, la relation de l’homme à l’espace et les rapports entre le soi et l’autre?

Aude Seigne : C’était, dans un premier temps, un choix pour m’affirmer : fuir un environnement familial où je ne pouvais pas exister complètement en tant qu’adolescente. Mais ensuite c’est devenu ce que vous dites, parce qu’il m’a fallu le découvrir et j’en ai été complètement convaincue : se décentrer tout en réalisant qu’on ne parle jamais que de soi, relativiser, regarder les relations entre soi et le monde, soi et les autres, à travers un prisme différent.

 

B.S. : Chroniques de l’Occident nomade  vous a valu le prix Nicolas Bouvier en 2011. Vous prenez du plaisir à lire ce grand écrivain et bien d’autres auteurs pendant vos voyages, vous cherchez des moments de jubilation et de ravissement, comme vous l’expliquez dans ce passage : « Toute lecture s’articule en ressemblance ou en contraste avec le lieu que j’habite à ce moment. Toute lecture est question de défi : cela me ravira-t-il ? Et qu’advient-il de soi quand on  se ravit du ravissement qu’est déjà le voyage ? ». Jusqu’à quel point Nicolas Bouvier est-il présent dans votre écriture?

A.S. : Il l’était immensément pendant l’écriture des Chroniques de l’Occident nomade, mais il ne l’est plus aujourd’hui. Je le vois plutôt comme un guide, un passeur qui m’a permis de m’orienter pendant une période. J’aimais lire depuis l’enfance, mais, adolescente, j’avais un peu l’impression qu’il fallait me forcer à lire les classiques. Une enseignante nous a fait lire Bouvier et ça a été une révélation, parce que je me reconnaissais complètement dans mes préoccupations, mon rapport au monde, mes envies de voyages à ce moment-là. J’ai exploré ça à fond, non seulement lu tout Bouvier mais tout ce que lui-même recommandait. Aujourd’hui, il n’a plus la même importance mais il aura fortement structuré ma pensée et mon écriture à un moment charnière de ma vie.

 

B.S. : Dans cette œuvre vous mettez en exergue les sensations des personnages à la rencontre du monde naturel. Vous faites entendre, voir et sentir les choses aux lecteurs avec des mots simples et des phrases courtes comme en témoigne le passage suivant : « Je suis allongée sous un arbre dans le désert. Je ne dors pas, je ne fais pas évasion de conscience. J’entends le silence. Les arbustes bougent, le souffle chaud fait tanguer le paysage. De gros insectes bourdonnent à quelques mètres du sol, les scarabées noirs poussent leur boule. Les ombres tournent. Le sable grise toutes les formes, les enlace, les façonne. »  (CDON, p. 56) Peut-on parler d’une esthétique du sensible qui fait appel à une économie de l’écriture ?

A.S. : Oui, on peut ! L’écriture de ces Chroniques s’est étalée sur quelques mois alors que les événements servant de matériaux de base dataient de plusieurs années. J’avais donc pris le parti d’utiliser différentes ressources (carnets de notes, musique, photos) pour me « remettre en situation » et donner l’impression d’une simultanéité du récit et des événements. Ce travail passait notamment par les sens, et donc par la création d’une  sorte de faux présent sensoriel. En ce qui concerne le style, il était très clair pour moi que je voulais être dans une écriture simple, avec quelque chose de brut ou de naïf. Un peu le contre-pied de ce que j’étudiais alors dans mes études de lettres, même si des modèles abondamment cités comme Bouvier ou Michaux étaient aussi présents.

 

B.S. : Internet cette galaxie virtuelle a fait l’objet de votre roman  Une toile large comme le monde. Un roman riche en informations scientifiques qui nous donne  l’impression que vous êtes une chercheuse dans un laboratoire en train de disséquer son cobaye qui n’est autre que le câble  transocéanique que vous nommez FLIN. Je vous cite : « Il y aurait, de l’extérieur vers l’intérieur, du polyéthylène, du pet, de l’acier, de l’aluminium, du plastique résistant aux chocs comme aux températures, du cuivre. Il y aurait enfin, au centre, des fibres optiques, pulsations de lumières invisibles à l’œil humain permettant de transporter, chaque seconde sous l’océan, 145 millions de mails. » (TLM, p. 10) Est-ce nécessaire de passer par une documentation  aussi riche et précise pour pointer du doigt les dangers d’internet et faire entendre la voix de la raison ?

A.S. : Ce n’est pas nécessaire, non, mais c’était ma prise de position. Je ne voulais pas d’un roman sur les conséquences psychologiques d’internet, par exemple, sujet qui me semble bien assez traité dans les médias et pour lequel je ne disposais pas de la formation adéquate (je ne suis pas psychologue, ni sociologue, etc.). Je cherchais donc un angle différent et l’angle matériel m’est apparu comme intéressant, mais il nécessitait beaucoup de recherches. Comme j’adore cette phrase du travail d’écriture, ce n’était vraiment pas un problème, et j’en ai même joué, comme dans l’énumération que vous citez.

 

Aude Seigne 

© Nadège Dell’Omo

B.S. : Les protagonistes de ce roman Pénélope, Birgit, June, Lu pan, Kuan, Matteo, Olivier et Evan  sont issus de cultures et pays différents mais ce qui les a unit est la volonté de mener leurs vies indépendamment du joug de la toile. Ce choix de mondialiser l’intrigue  est-ce un message pour rappeler que la crise écologique nécessite l’engagement de tout le monde? Rejoignez-vous en cela le sociologue Zygmunt Bauman qui explique que « Tous les problèmes d’aujourd’hui sont globaux alors que la politique reste coincée dans le local. »[1] ?

A.S. : Je peux tout à fait souscrire à ce point de vue. Par contre, le choix de l’origine de mes personnages a été déterminé par d’autres choses, des contraintes géographiques ou des questions de vraisemblance surtout. Par exemple, Lu Pan devait intégrer une équipe de gamers professionnels alors qu’il n’y a que dans les grandes métropoles asiatiques que ces équipes sont connues du grand public. Je devais également pouvoir montrer un port qui nouait à la fois les questions du transport maritime mondial et de l’approvisionnement en matières premières, et ce ne pouvait être que Shanghai ou Singapour. Je voulais des personnages qui vivent près des côtes pour couper des câbles, d’autres qui auraient des raisons de se balader d’un lieu stratégique à l’autre. En fait, pour reprendre la question de la documentation, c’était une sorte d’équation à plusieurs inconnues qui m’a demandé de tester différentes combinaisons avant de trouver la meilleure réponse.

 

B.S. : Les protagonistes auraient bien pu choisir de mener leurs vies indépendamment de la toile, couper volontairement toute connexion. Mais, à la surprise des lecteurs, ils optent pour un « plan vertigineux » qui consiste à couper les câbles sous-marins d’internet pour mettre le monde face à la fragilité du système sur lequel repose l’économie, les transports…le roman secoue nos jugements;  on est mitigé quant à l’attitude à avoir : défendre la toile ou la rejeter. Quel message voulez-vous transmettre aux lecteurs?

A.S. : Mon idée initiale était d’écrire un roman qui aurait internet en son centre, et non comme seul adjuvant, ou substitut à un élément plus classique. Je voulais d’abord montrer la multiplicité des situations où nous faisons appel à internet, parfois même sans le savoir (par exemple à travers notre système financier). J’ai vite compris que l’exhaustivité était impossible, mais d’emblée il était évident pour moi que j’allais présenter des cas contrastés, ne pas trancher entre les possibilités et les contraintes que nous offre internet. Il n’y avait donc pas de message en tant que tel (si ce n’est celui de garder l’esprit ouvert) mais une autre direction m’est apparue au cours de mes recherches et de l’écriture : internet est une sorte de belle invention qui a mal tourné, alors qu’il aurait pu en être autrement. De l’invention du web par des universités californiennes dans les années 60, et de cet idéal d’échange de savoirs, on est passés à un web dominé par les sites commerciaux, les réseaux sociaux et l’emprise sur les données personnelles. Ce n’était vraiment pas une fatalité, et comme tout tir, il pourrait être rectifié.

 

B.S. : Dans ce sens-là, croyez-vous qu’écrire peut être un acte de résistance citoyenne ?

A.S. : J’y crois de plus en plus. Et j’aime l’idée de « résistance par la création» en général (résistance aux schémas sociaux, aux contraintes dont on hérite, aux forces non sollicitées qui viennent depuis l’extérieur). En tout cas l’écriture est un acte d’exploration des possibles, donc elle peut explorer l’attendu comme le totalement inattendu et proposer ainsi d’autres modèles.

 

B.S. : Dans ce dernier roman, on ne suit plus les déambulations d’une voyageuse en quête d’aventure comme c’est le cas dans les deux premières œuvres, mais on va suivre l’itinérance du FLIN le câble, on sent que le monde qui prend le dessus n’est plus le monde naturel mais celui de la technologie qui empoisonne la vie des humains et des non-humains. Dès les premières pages vous tracez un tableau alarmant : « Au fond de l’océan, on dirait qu’il neige, comme lorsque l’écran se brouillait sur les anciens téléviseurs cathodiques. C’est poétique, et organique: des cadavres de poissons émiettés, des détritus du monde entier pulvérisés qui tombent depuis la surface. Dans le noir absolu des fonds océaniques, ce sont des flocons gracieux qui mettent six mois à atteindre le câble, mais ne le recouvrent pas, ne créent pas de duvet, l’analogie avec la neige s’arrête là » (TLM, p. 7) introduit  dans un imaginaire qui se nourrit du monde de la technologie. Comment adaptez-vous des outils stylistiques anciens à un objet nouveau à savoir la technologie ?

A.S. : Personnellement, je trouve la technologie, et la science en général, plutôt poétiques. Mais ensuite, il s’agit en effet d’en convaincre le lecteur ou la lectrice ! C’était aussi un de mes buts avec ce livre : réconcilier science et littérature, qui ont tendance à se snober depuis la séparation des savoirs au XIXe siècle. D’un point de vue stylistique, cela passe, je crois, par une sorte d’effort pour détacher le regard sur un objet de ce que cet objet implique, c’est-à-dire de son usage, sa provenance, des récits qui y sont généralement associés. Il s’agit encore une fois d’une forme de d’émancipation ou de résistance.

 

B.S. : On assiste ces dernières années à l’introduction d’internet comme objet littéraire dans plusieurs œuvres comme : Un amour de geek de Luc Blanvillain, La théorie de la tartine de Titiou Lecoq, Où la lumière s’effondre de Guillaume Sire …Ceci offre aux lecteurs la possibilité d’une réflexion sur le monde hyper connecté et les dangers qui guettent notre planète et nos sociétés. Peut-on parler d’un mouvement qui apporte une vision critique sur la technologie?

A.S. : La question est intéressante, parce que cette vision critique dit déjà quelque chose de notre réflexe premier par rapport à la technologie, qui change beaucoup selon les milieux. Les discours des intellectuel.le.s qui critiquent la technologie est parfois aussi cliché que celui des masses qui adulent le dernier iPhone. On part du principe que « l’autre » a besoin de changer de vision, alors que c’est dans cette déconstruction de la binarité que tout se joue. Je suis soulagée qu’internet soit depuis plus en plus empoigné comme un objet littéraire, car ne pas le traiter ne le fera pas moins exister. Chacun de ces livres pose donc un prisme différent et bienvenu sur la question.

 

[1] En quoi la mondialisation est-elle en train de bouleverser notre conception de la vie en société, entretien avec Zygmunt Bauman dans Télérama, n° 2894, juin 2005,  URL : http://1libertaire.free.fr/bauman09.html

 

Pour citer cet article :

Bouchra Sadqi, Aude Seigne, «Concilier littérature et technologie : écrire internet sous le joug de la question écologique. Entretien de Aude Seigne avec Bouchra Sadqi» in Literature.green, février 2020,  URL: https://www.literature.green/concilier-litterature-et-technologie-ecrire-internet-sous-le-joug-de-la-question-ecologique , page vue le  [date]. 

 

Entretien réalisé dans le cadre du projet La littérature environnementale en Suisse: écrire l’écologie, réalisé avec le soutien de la Mission Suisse auprès de l’Union Européenne. Une journée d’étude sur ce sujet aura lieu à l’Université de Gand le 24 février 2020: https://www.literature.green/je-ecrire-ecologie-suisse/ 

 

 

 

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